Le 29 mai 2005 : le jour où les Français ont dit non à l’Europe, et où la classe politique a fait comme si ça n’avait pas compté
Il y a 21 ans, les Français rejetaient par référendum le traité constitutionnel européen à 54,67%. Deux ans plus tard, un texte quasi identique était adopté sans vote populaire. Une plaie démocratique qui n'a toujours pas cicatrisé.

Peut-on dire non à l’Europe et se faire ignorer ? Le 29 mai 2005, les Français ont répondu à une question précise par référendum. Leur verdict a été clair. Et pourtant, deux ans plus tard, il a été contourné. Cet épisode reste, vingt et un ans après, l’une des fractures les plus vives entre les citoyens français et leurs représentants.
Un vote sans précédent depuis 1992
Le contexte, d’abord. Jacques Chirac, président de la République, choisit en 2005 la voie référendaire pour faire ratifier le traité établissant une Constitution pour l’Europe, dit TCE. Ce texte, négocié à Bruxelles par les 25 États membres, visait à doter l’Union européenne d’un cadre constitutionnel unifié, avec un président permanent du Conseil européen, un ministre des Affaires étrangères européen, et une extension du vote à la majorité qualifiée.
La campagne dure plusieurs mois. Elle fracture la vie politique française de l’intérieur. Au Parti socialiste, la direction se déchire : François Hollande, Ségolène Royal et Lionel Jospin défendent le « oui », quand Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon et Henri Emmanuelli portent le « non ». Une photo symbolise l’étrangeté du moment : en mars 2005, François Hollande et Nicolas Sarkozy, dirigeants des deux grandes formations politiques du moment, posent ensemble en couverture de Paris Match pour défendre une position commune, le « oui ».
À droite, 80% de l’électorat UMP vote finalement « oui ». Mais les électeurs socialistes votent « non » à 56%, en opposition avec leur direction. Le résultat tombe le soir du 29 mai : 54,67% de « non », sur une participation élevée de 69,37%. La France devient le premier grand pays à rejeter le texte, suivie quelques jours plus tard par les Pays-Bas.
Le traité de Lisbonne, ou comment contourner le peuple
Pour Jacques Chirac, c’est un camouflet. Son second mandat ne s’en relèvera pas. Pour la gauche, c’est une fracture durable entre les classes populaires et une social-démocratie perçue comme hors sol. Pour l’Europe, c’est une crise institutionnelle ouverte.
Deux ans plus tard, Nicolas Sarkozy, élu à l’Élysée, tranche. Il privilégie un « traité simplifié », le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007. Sa ratification passe non pas par référendum, mais par un vote du Congrès à Versailles, le 4 février 2008. Pour ses partisans, ce texte est différent du TCE : il ne crée pas de Constitution à proprement parler et n’introduit pas de symboles fédéraux comme le drapeau ou l’hymne. Pour ses détracteurs, il en reprend l’essentiel : nouvelles procédures législatives, président permanent du Conseil européen, Haut représentant pour les affaires étrangères.
Angela Merkel, chancelière allemande, ne s’embarrasse pas de nuances : elle se félicite que le traité reprenne « intégralement » les engagements de fond du TCE. Nicolas Sarkozy lui-même présente le texte comme un « traité simplifié, limité aux questions institutionnelles ». Pour les partisans du « non » de 2005, la démonstration est faite : la volonté populaire a été contournée.
Selon Terra Nova, think tank proche de la gauche de gouvernement, l’assertion selon laquelle les deux textes seraient identiques « ne résiste pas à un examen minutieux ». Mais le malaise, lui, est réel. Le processus de ratification parlementaire du traité de Lisbonne, élaboré sans convention constituante ni large consultation, tranche radicalement avec la transparence de la campagne référendaire de 2005.
Un traumatisme qui remodèle la politique française
Les conséquences du 29 mai 2005 dépassent largement le seul débat sur l’Europe. Depuis ce jour, aucun président de la République n’a organisé de référendum national. Pas François Hollande, malgré sa promesse de campagne de renégocier le traité Merkozy en 2012. Pas Emmanuel Macron, qui a évoqué cet outil à plusieurs reprises sans jamais franchir le pas. Selon Wikipedia, le référendum de 2005 reste, en 2026, le plus récent référendum national en France.
La défiance envers les institutions européennes, elle, ne s’est pas résorbée. Selon le dernier Eurobaromètre, seuls 35% des Français déclarent faire confiance aux actions de l’UE, soit la proportion la plus faible de l’Union, à égalité avec Chypre. Selon un sondage Ifop réalisé en mai 2025, 60% des Français estiment malgré tout que l’appartenance de la France à l’Union européenne est une bonne chose pour le pays. La défiance et le soutien coexistent, sans se résoudre.
Sur le plan partisan, les lignes bougent elles aussi. Les cadres du PS qui avaient défendu le « oui » en 2005 ont, pour la plupart, rejoint la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron. Mélenchon, qui avait porté le « non », construit sur ce vote l’un des fondements de son discours souverainiste de gauche. La Fondation Jean-Jaurès note que le 29 mai 2005 a « contribué à éloigner durablement les classes populaires du Parti socialiste » sans que ce dernier n’en tire de véritable bilan.
Reste une question que peu de responsables politiques posent ouvertement : 88% des Français se déclarent favorables à l’organisation de référendums, selon un sondage Ipsos-CESI de février 2025. Emmanuel Macron a évoqué cet outil dans ses voeux de fin d’année 2024. Mais sur quel sujet, dans quel calendrier, et avec quelle garantie que le résultat sera respecté ? Vingt et un ans après le 29 mai 2005, la question reste sans réponse.



