Le 30 mai 1631 : Théophraste Renaudot, le médecin des pauvres fonde la presse française sous tutelle de Richelieu
Le 30 mai 1631, Théophraste Renaudot lançait La Gazette avec l'argent et la protection du cardinal de Richelieu. L'acte de naissance du journalisme français était aussi un contrat de dépendance. Une question toujours d'actualité.

Un médecin des pauvres, un cardinal tout-puissant, et un arrangement qui dure depuis 395 ans. La presse française ne naît pas dans la liberté. Elle naît dans un bureau parisien, un jour de mai 1631, sous la protection explicite du Premier ministre le plus redouté d’Europe.
En ce printemps 1631, la France est engagée dans la guerre de Trente Ans. Richelieu mène une politique étrangère risquée : il finance des princes protestants allemands contre les Habsbourg catholiques, au nom des intérêts de la France plutôt que de ceux de l’Église. À l’intérieur, son pouvoir reste fragile. Quelques mois plus tôt, lors de la Journée des dupes de novembre 1630, il a failli être renversé par la reine mère. Il lui faut un outil pour tenir le récit. Il lui faut un journal.
Richelieu avait besoin d’un porte-voix. Renaudot avait besoin d’un protecteur.
Théophraste Renaudot, né en 1586 à Loudun dans la Vienne, n’est pas un homme de plume. C’est un médecin protestant converti au catholicisme, lié à Richelieu depuis des années via le réseau du père Joseph, l’éminence grise du cardinal. Sa passion n’est pas l’information : c’est la misère sociale. En 1630, il ouvre rue de la Calandre, dans l’île de la Cité, son Bureau d’adresses et de rencontres : un service de mise en relation gratuit pour les chercheurs d’emploi. L’ancêtre de France Travail. Il y organise aussi des consultations médicales charitables pour les indigents, et des conférences scientifiques ouvertes à tous.
Mais Renaudot a un problème : ses activités innovantes lui valent des ennemis puissants. La Faculté de médecine de Paris le déteste. Les libraires parisiens voient d’un mauvais oeil son bureau. Sans protecteur, tout peut s’effondrer. Richelieu lui offre ce protecteur. En contrepartie, Renaudot lui offre une tribune.
Le 30 mai 1631, Louis XIII signe le privilège royal : Renaudot obtient le droit exclusif d’imprimer et de vendre les nouvelles du royaume. La Gazette est née. Quatre pages, un tirage entre 300 et 800 exemplaires, des nouvelles essentiellement étrangères dans les premiers numéros. Richelieu et le roi y rédigent eux-mêmes des articles pour justifier leur politique. La Gazette absorbe ensuite sa seule concurrente, les Nouvelles ordinaires, grâce au monopole royal. L’information en France naît sous contrôle d’État, avec un acteur qui détient à la fois l’exclusivité et la dépendance.
Le deal fonctionne jusqu’à ce qu’il ne fonctionne plus
Pendant onze ans, l’arrangement tient. Richelieu meurt en décembre 1642. Louis XIII en mai 1643. Du jour au lendemain, Renaudot n’a plus de protecteur. La Faculté de médecine en profite pour attaquer : ses consultations gratuites sont interdites, son bureau d’adresses fermé en 1646. L’homme qui avait tout inventé le journal, les petites annonces, les dispensaires, les ancêtres des monts-de-piété finit ruiné, mort en 1653 sans avoir jamais pu reconstruire ce que la chute de ses protecteurs avait détruit.
La Gazette, elle, survit à son fondateur. Elle passe aux descendants de Renaudot, puis est rachetée par le gouvernement au XVIIIe siècle. Elle paraît jusqu’au 30 septembre 1915, emportée dans sa 285e année par la Première Guerre mondiale. Soit 284 ans de publication continue, une longévité qu’aucun titre français n’a jamais égalée. Reste que tout au long de son existence, le journal reste proche du pouvoir : légitimiste sous la Restauration, instrument de communication royale sous l’Ancien Régime.
Renaudot lui-même avait formalisé cette tension dans une phrase restée célèbre : la recherche de la vérité est la seule chose à laquelle il ne cédera à personne, tout en ajoutant aussitôt qu’il n’en est pas garant. Le fondateur du journalisme français proclamait son indépendance en même temps qu’il avouait ne pas pouvoir la garantir. Le ton était donné.
Le deal a changé de main, pas de nature
Quatre siècles plus tard, la question n’a pas disparu. Elle a simplement changé d’interlocuteurs. Ce n’est plus un cardinal qui finance la presse : ce sont des industriels et des milliardaires. En 2025, selon l’économiste Julia Cagé et plusieurs études concordantes, neuf milliardaires contrôlent plus de 80 % des médias français. Bernard Arnault, PDG de LVMH, possède Le Parisien et Les Échos. Xavier Niel, fondateur de Free, est copropriétaire du groupe Le Monde. Vincent Bolloré contrôle via Vivendi CNews, Europe 1 et le Journal du Dimanche. Rodolphe Saadé, armateur franco-libanais, a finalisé le rachat de BFMTV et RMC en 2024.
L’État, de son côté, n’a pas abandonné le terrain. En 2025, il consacre près de 194 millions d’euros d’aides directes à la presse, répartis entre diffusion, pluralisme et modernisation. Un système de soutien public qui remonte, lui aussi, à l’Ancien Régime. Le Sénat reconnaissait d’ailleurs en 2024 que ces aides n’ont pas permis à la presse de remplir la première condition de son indépendance : son équilibre économique.
Les défenseurs du système font valoir que sans ces soutiens, publics ou privés, la presse ne survivrait tout simplement pas dans un marché publicitaire capté à près de 74 % par les grandes plateformes numériques américaines. Ses critiques répondent que la dépendance financière, qu’elle vienne de l’État ou d’un actionnaire industriel, finit toujours par peser sur les lignes éditoriales. L’histoire de La Gazette leur offre, sur ce point, un argument vieux de quatre siècles.
Les États généraux de l’information, dont les conclusions ont été publiées à l’automne 2024, ont posé sur la table plusieurs pistes de régulation des concentrations. Leur traduction législative reste, à ce jour, en suspens.



