Autogestion des salariés : pourquoi la question du pouvoir dans l’entreprise revient au cœur du débat social
L’autogestion revient dans le débat public comme réponse à la concentration du pouvoir en entreprise. L’article relie la Commune de Paris, les gauches françaises et les effets concrets d’une gouvernance partagée.

Quand les salariés n’ont pas la main, qui décide vraiment ?
Dans beaucoup d’entreprises, la question n’est pas seulement de savoir qui travaille. Elle est aussi de savoir qui tranche, qui arbitre les salaires, les investissements et l’avenir du site.
C’est là que revient une vieille idée du mouvement ouvrier : l’autogestion, c’est-à-dire une gestion de l’entreprise par l’ensemble du personnel, directement ou par des représentants élus. Le concept ne parle pas seulement d’organisation interne. Il touche à la répartition du pouvoir.
Cette idée n’est pas née hier. Elle plonge dans l’histoire sociale française, mais aussi dans des expériences européennes plus larges. En France, elle a longtemps été cantonnée à des cercles militants, avant de gagner en visibilité dans les années 1960 et 1970. Des travaux du CNRS rappellent que l’autogestion a alors circulé entre syndicats, partis de gauche et mouvements contestataires.
La Commune, point de bascule politique
Le point de départ symbolique reste la Commune de Paris de 1871. Du 18 mars au 28 mai, Paris se soulève après la guerre contre la Prusse, la capitulation acceptée par le gouvernement de Thiers et la crainte d’un retour monarchiste. La Commune met en place des commissions, affirme la séparation de l’Église et de l’État et défend une instruction laïque, gratuite et intégrale.
Mais l’expérience est écrasée lors de la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871. L’Assemblée nationale évoque aujourd’hui entre 10 000 et 30 000 morts parmi les Communards pour cette seule semaine, puis des condamnations massives, de la prison à la déportation. Les amnisties de 1879 et 1880 referment ensuite le dossier judiciaire.
Sur le plan politique, cette répression a pesé lourd. Elle a renforcé chez une partie de la gauche française l’idée que la conquête de l’État passait par les urnes et non par la prise de pouvoir dans l’entreprise. Autrement dit, le combat s’est déplacé du lieu de travail vers les institutions républicaines.
De l’usine au Parlement : une gauche divisée
Ce déplacement n’a jamais été total. Les courants proudhoniens, puis plus tard les traditions conseillistes, ont continué à défendre l’auto-organisation des travailleurs. Mais ils sont restés concurrencés par une autre logique : construire des majorités électorales, prendre les leviers de l’État, puis transformer la société par la loi.
Les années 1968-1970 ont rouvert le débat. Des travaux du CNRS montrent que l’autogestion a alors trouvé un écho dans le PSU, la CFDT et, plus tard, dans le PCF, après une phase de rejet. La revendication devient un mot-clé de la gauche critique, portée par des luttes sociales, notamment autour de Lip, et par le rejet de la hiérarchie dans l’entreprise.
Mais cette poussée rencontre vite ses limites. Une organisation politique qui mise sur l’autogestion doit répondre à une question simple : qui fixe les objectifs, qui tranche les conflits, qui assume le risque économique ? Tant que les marchés, les banques et les donneurs d’ordre restent extérieurs à l’entreprise, le pouvoir des salariés se heurte à des contraintes très concrètes.
Le compromis social-démocrate a justement prospéré sur ce point. Il a choisi de partager les gains sans bouleverser la propriété. Cela a donné plus de droits, plus de représentation et plus de protections. En revanche, cela a laissé intacte une grande partie du pouvoir capitalistique.
Ce que changerait une vraie autogestion
Si l’autogestion cessait d’être un slogan, elle modifierait profondément la vie de l’entreprise. Les salariés ne seraient plus seulement consultés. Ils participeraient aux décisions sur l’emploi, les salaires, l’organisation du travail et les investissements. Dans les faits, cela supposerait des représentants élus, révocables et dotés d’un vrai pouvoir.
Les gagnants seraient d’abord les salariés, surtout dans les entreprises où les décisions sont aujourd’hui très centralisées. Les équipes locales pourraient défendre plus vite l’emploi, les conditions de travail et l’ancrage industriel. Les petites structures, en revanche, seraient souvent les plus exposées. Elles ont moins de marges financières, moins de services juridiques et moins de trésorerie pour absorber les erreurs de pilotage.
Il existe aussi un argument économique. Une étude de l’Insee sur les entreprises du SBF 120 conclut que la participation des salariés à la gouvernance a des effets différents selon les formes retenues. L’actionnariat salarié peut améliorer la rentabilité, tout en limitant les dividendes et les rachats d’actions. La présence des salariés au conseil d’administration modère aussi les versements aux actionnaires. En clair, partager le pouvoir peut aussi changer la façon de partager la valeur.
Mais cette redistribution a un coût politique. Plus les salariés pèsent dans la décision, moins les actionnaires peuvent imposer une logique de rendement immédiat. C’est précisément ce qui inquiète les directions d’entreprise et une partie du patronat : un pouvoir ouvrier élargi peut ralentir certains arbitrages, renchérir les négociations et rendre plus difficiles les restructurations rapides.
De l’autre côté, les défenseurs de l’autogestion répondent que les restructurations rapides coûtent déjà cher, humainement et socialement. Licenciements, fermeture de sites, perte de savoir-faire : le prix est souvent reporté sur les salariés et sur les territoires.
Entre utopie politique et outil de lutte
L’autogestion a donc deux visages. Pour ses partisans, elle porte une ambition de rupture : sortir du capitalisme ne consiste pas seulement à changer de majorité au sommet, mais à transférer le pouvoir dans le travail lui-même. Pour ses critiques, elle risque de rester une belle promesse si elle ne s’accompagne pas d’un cadre juridique, d’un financement stable et d’une stratégie économique crédible.
Les syndicats n’en tirent pas la même leçon. La CFDT a longtemps fait de l’autogestion un repère. La CGT, elle, a davantage insisté sur le rapport de forces et sur la bataille des nationalisations avant d’intégrer, plus tard, certains éléments du vocabulaire autogestionnaire. Là encore, le désaccord est clair : faut-il démocratiser l’entreprise de l’intérieur ou reprendre d’abord la main par la puissance publique ?
Les partis de gauche ont connu la même hésitation. L’autogestion peut servir d’horizon mobilisateur. Mais elle peut aussi devenir un mot-valise, facile à brandir et difficile à traduire en institutions stables. L’histoire du socialisme français montre précisément cette tension permanente entre le pouvoir d’État et le pouvoir au travail.
Au fond, le débat reste entier parce qu’il touche à une question simple : qui décide de la production, et au nom de qui ? Tant que cette réponse restera concentrée entre actionnaires, dirigeants et financeurs, l’autogestion gardera sa force critique.
Ce qu’il faudra surveiller
La prochaine question n’est pas théorique. Elle concerne les formes concrètes de démocratie dans l’entreprise : représentation des salariés, partage de la valeur, pouvoir des comités d’entreprise, rôle des conseils d’administration et place des coopératives. Chaque avancée dans l’un de ces domaines dira si l’autogestion reste un souvenir militant ou devient un outil politique de plus en plus sérieux.
Le vrai test sera là : quand une entreprise traverse une crise, qui a le dernier mot ?



