À Sciences Po, la crise de gouvernance révèle le prix d’une direction qui veut imposer l’ordre sans étouffer le débat
Entre évacuation policière, critiques de 145 enseignants et soutien du ministère, Sciences Po traverse une crise qui oppose liberté de contestation et continuité des cours. Le débat porte désormais sur la gouvernance de l’école.

Quand une école veut rester neutre, qui décide de ce qu’elle a le droit de dire ?
À Sciences Po Paris, la question n’est plus seulement celle d’un blocage d’amphi ou d’une occupation étudiante. Elle touche à quelque chose de plus large : l’autonomie d’un établissement, la place du débat politique dans une grande école, et la façon dont on maintient les cours quand le climat interne se tend.
Le directeur, Luis Vassy, nommé à l’automne 2024, a remis les termes du débat au centre. Il affirme que « Sciences Po ne fait pas de politique » et que l’institution doit rester un « espace de liberté ». La ligne affichée par la direction est simple : permettre les débats, mais éviter que l’école devienne un lieu de confrontation permanente. Sciences Po rappelle d’ailleurs que son modèle repose sur une gouvernance duale, entre la Fondation nationale des sciences politiques, qui porte les grandes orientations stratégiques et financières, et l’Institut d’études politiques de Paris, qui gère la formation, la recherche et la vie étudiante.
Ce qui s’est passé
Le point de rupture remonte au 14 avril 2026. Des étudiants ont occupé un amphithéâtre pour protester contre la proposition de loi Yadan, sur l’antisémitisme, finalement retirée ensuite du circuit législatif. La direction a demandé l’intervention des forces de l’ordre pour les évacuer. Les étudiants ont ensuite été verbalisés. Depuis, le sujet dépasse largement le seul campus parisien. Il alimente une dispute sur la légitimité du recours à la police dans un lieu d’enseignement supérieur.
La réaction ne s’est pas faite attendre chez les enseignants. Fin avril, 145 professeurs et chercheurs de la faculté permanente ont dénoncé une « escalade de la répression » et une gouvernance jugée unilatérale. Selon eux, les sanctions données aux étudiants donnent le sentiment d’un durcissement inédit du rapport entre la direction et une partie de la communauté académique. Une réunion exceptionnelle du type « sénat académique » a ensuite été convoquée fin mai pour tenter de recoller les morceaux.
Dans le même temps, Luis Vassy dit subir des attaques personnelles très violentes. Il les interprète comme un symptôme d’un débat public qui se dégrade. Son argument est clair : attaquer un directeur pour les décisions qu’il prend, c’est aussi fragiliser l’autonomie des établissements d’enseignement supérieur. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, lui a apporté un soutien appuyé, estimant que l’école avait besoin de sérénité et que le directeur menait une ligne comparable à celle recherchée dans d’autres établissements.
Ce que cela change, concrètement
Pour la direction, l’enjeu est d’abord pratique. Une grande école doit faire fonctionner les cours, les examens, les recrutements et la vie associative. Dès qu’une occupation s’installe, la direction arbitre entre deux risques : laisser durer le blocage, au détriment du calendrier universitaire, ou faire intervenir la police, au prix d’un choc symbolique fort. Sciences Po est un établissement qui revendique une liberté académique large, mais son propre site rappelle aussi qu’il fonctionne avec des instances, des règles et un comité exécutif chargé du pilotage opérationnel.
Pour les étudiants mobilisés, la ligne de fracture est tout aussi claire. Ils considèrent qu’occuper un amphithéâtre fait partie de l’histoire des mobilisations universitaires et qu’un établissement comme Sciences Po ne peut pas se contenter d’une neutralité de façade quand une partie de sa communauté demande une prise de position. Les soutiens extérieurs à ces étudiants, notamment des organisations de défense des droits ou des syndicats, dénoncent surtout une logique de criminalisation du mouvement étudiant. Le prix payé peut être lourd : amendes, casier judiciaire, risques disciplinaires et perte de cours.
Pour les enseignants critiques, le débat porte moins sur le fond politique que sur la méthode. Ils ne contestent pas tous le besoin de remettre de l’ordre. En revanche, ils redoutent une direction trop verticale, inspirée d’une logique de cabinet ministériel, qui réduirait la collégialité universitaire à un simple décor. À l’inverse, les soutiens de Luis Vassy insistent sur un autre équilibre : une école sélective, reconnue à l’international, ne peut pas fonctionner si chaque mobilisation empêche durablement les cours. Les deux camps s’affrontent donc sur un point très concret : qui protège le mieux la qualité académique ?
Deux lectures opposées d’une même crise
Les critiques de la direction voient dans l’évacuation policière et les sanctions un signal politique. Pour eux, l’école prend le risque d’abîmer sa culture de débat et d’affaiblir la liberté d’expression étudiante. Ils s’appuient sur un précédent récent : le climat de tension qui existe dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur depuis les mobilisations liées à Gaza et à la proposition de loi Yadan.
La direction et le ministère, eux, défendent une autre lecture. Pour eux, il ne s’agit pas d’autoritarisme mais de maintien de l’ordre académique. Bloquer un amphithéâtre, disent-ils en substance, ne fait pas partie d’une formation. Dans cette logique, l’école doit rester un lieu de discussion, mais pas un lieu où une minorité impose sa règle au reste des étudiants. Cette position bénéficie d’abord aux étudiants qui veulent suivre leurs cours sans interruption, mais aussi à une direction soucieuse de préserver l’image et l’attractivité de l’établissement.
Le vrai sujet, au fond, est là : comment faire cohabiter liberté de contestation et continuité du service d’enseignement ? À Sciences Po, le débat est d’autant plus sensible que l’institution revendique à la fois une forte ouverture sur le monde politique et une exigence académique élevée. Dans un établissement où les clivages sont souvent vifs, la moindre décision de gouvernance devient immédiatement un test de méthode, de légitimité et de rapport de force.
Ce qu’il faut surveiller
La suite se joue dans les prochaines semaines. Le climat interne dépendra de la capacité de la direction à renouer un dialogue réel avec les enseignants et les étudiants critiques. Il faudra aussi suivre d’éventuelles nouvelles sanctions, les décisions des instances de gouvernance et la façon dont le ministère arbitrera si la tension remonte. À Sciences Po, la crise n’est pas seulement une affaire d’image : elle dit quelque chose de la manière dont les grandes écoles françaises supportent, ou non, la contestation politique en leur sein.



