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ÉCONOMIE & SOCIéTé La bataille des heures

En Corée du Sud, le temps de travail devient l’arme contestée de la bataille mondiale des puces et de l’IA

Pour rester compétitive dans les semi-conducteurs, la Corée du Sud envisage d’assouplir les règles applicables aux ingénieurs. Le projet oppose industriels, syndicats et ministères sur les limites à fixer au nom de l’intelligence artificielle.

Ingénieurs anonymes dans une usine sud-coréenne de semi-conducteurs, entre production de puces et débat sur le temps de travail
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En bref

La Corée du Sud débat d’un assouplissement des règles qui pourrait permettre à certains ingénieurs des semi-conducteurs de travailler jusqu’à 64 heures par semaine. Le gouvernement et les industriels invoquent la rivalité mondiale dans l’intelligence artificielle, tandis que les syndicats alertent sur la santé, le consentement réel et le partage des bénéfices.

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Faut-il travailler davantage pour produire les puces qui font tourner l’intelligence artificielle ? En Corée du Sud, cette question dépasse les bureaux de Samsung et de SK Hynix. Elle touche directement la santé des salariés, la compétitivité du pays et le partage des profits de l’IA.

Pourquoi la règle des 52 heures est au cœur du débat

La règle sud-coréenne est simple. Dans les entreprises de cinq salariés ou plus, la durée normale du travail est fixée à 40 heures par semaine. Elle peut être complétée par 12 heures supplémentaires. Le plafond légal atteint donc 52 heures hebdomadaires.

Une exception existe toutefois pour certaines activités de recherche et développement. Dans le secteur des semi-conducteurs, des équipes peuvent obtenir une autorisation spéciale. Leur temps de travail peut alors monter jusqu’à 64 heures par semaine, pendant une période limitée.

Cette dérogation n’est pas automatique. L’entreprise doit obtenir l’accord des salariés concernés. Elle doit aussi recevoir une validation de l’administration. Jusqu’à présent, l’autorisation peut durer trois mois, avec la possibilité d’une nouvelle demande.

En mars 2025, le gouvernement sud-coréen a évoqué une évolution du dispositif. La piste étudiée permettrait d’autoriser jusqu’à six mois de travail renforcé pour certains chercheurs du secteur des puces. Les trois premiers mois pourraient atteindre 64 heures par semaine. Les trois suivants seraient plafonnés à 60 heures, selon les modalités présentées par les autorités.

Cette réforme s’inscrit dans une compétition mondiale. Les semi-conducteurs sont indispensables aux serveurs, aux smartphones, aux voitures et aux systèmes d’intelligence artificielle. La Corée du Sud veut rester dans le groupe de tête face à la Chine, à Taïwan et aux États-Unis.

Les industriels réclament plus de souplesse

Les défenseurs d’un assouplissement mettent en avant une contrainte très concrète : les cycles de développement des puces ne suivent pas toujours le calendrier légal du travail.

Une panne sur une ligne de production, une nouvelle génération de mémoire ou un retard dans la mise au point d’un composant peuvent imposer plusieurs semaines de mobilisation. Dans ces moments, les entreprises veulent pouvoir réunir rapidement leurs ingénieurs et prolonger leur activité sans recommencer une procédure administrative à chaque étape.

Le ministère sud-coréen de l’Industrie et plusieurs organisations patronales estiment que cette flexibilité renforcerait les grands groupes exportateurs. Samsung Electronics et SK Hynix occupent une place centrale dans la production mondiale de mémoires. Leurs puces à forte bande passante, utilisées dans les infrastructures d’IA, sont devenues un marché stratégique.

Le gouvernement a lui-même reconnu que la concurrence ne se joue plus seulement entre entreprises. Elle oppose aussi des politiques industrielles nationales. Les États subventionnent les usines, sécurisent leurs approvisionnements et cherchent à attirer les meilleurs ingénieurs.

Dans cette logique, les entreprises bénéficieraient d’une capacité accrue à adapter les horaires aux urgences technologiques. Les salariés concernés pourraient, en théorie, recevoir une compensation financière plus élevée. Les pouvoirs publics espèrent aussi préserver des emplois qualifiés et les recettes liées aux exportations.

Mais cet argument profite d’abord aux acteurs les mieux équipés. Les grands groupes disposent de budgets importants, de laboratoires nombreux et de capacités de recrutement internationales. Les petites entreprises de composants et les sous-traitants, eux, risquent de devoir suivre le mouvement sans disposer des mêmes moyens.

Le gouvernement lui-même est divisé

Le sujet ne fait pas consensus au sein du pouvoir sud-coréen. Le ministère de l’Industrie défend une adaptation plus rapide des règles. Il considère que le plafond actuel peut ralentir certains projets liés aux semi-conducteurs et à l’intelligence artificielle.

Le ministère du Travail adopte une position plus prudente. Il rappelle que les fabricants de puces ont déjà obtenu des autorisations exceptionnelles. Il souligne aussi que Samsung et SK Hynix enregistrent des résultats très élevés grâce à la demande liée à l’IA.

Le raisonnement est le suivant : si les entreprises réalisent des bénéfices records avec une semaine de 52 heures et quelques dérogations, il n’est pas évident que l’allongement généralisé du temps de travail soit indispensable.

Cette réserve rejoint celle des syndicats. La réunion officielle sur le temps de travail dans la recherche en semi-conducteurs a réuni les grands fabricants, les entreprises de composants, les organisations patronales et les représentants du secteur. Le ministère du Travail y a insisté sur la nécessité de tenir compte à la fois de la compétitivité et de la santé des salariés.

Les organisations syndicales redoutent cependant qu’une exception destinée aux chercheurs devienne une nouvelle norme. Elles craignent une pression indirecte sur les salariés. Même si l’accord individuel reste requis, un ingénieur peut difficilement refuser une demande de son employeur lorsqu’il travaille dans une équipe très hiérarchisée.

Le débat porte donc aussi sur le rapport de force. Une règle peut sembler protectrice sur le papier. Elle l’est moins si le salarié estime que son évolution de carrière, sa rémunération ou son maintien dans l’équipe dépendent de son acceptation.

Les profits de l’IA compliquent l’argument de l’effort national

La question de la rémunération prend une importance particulière. Les salariés des semi-conducteurs sont invités à travailler davantage au nom de la compétitivité nationale. En retour, ils demandent à bénéficier plus directement des gains générés par l’IA.

La comparaison entre Samsung et SK Hynix nourrit déjà les tensions. Les deux groupes profitent de la hausse de la demande pour les mémoires utilisées dans les centres de données. Toutefois, les systèmes de primes et de partage des bénéfices diffèrent selon les entreprises et les divisions.

Pour les syndicats, un effort supplémentaire ne peut pas reposer uniquement sur le temps de travail. Il doit aussi s’accompagner de garanties sur les salaires, les repos, la transparence des bonus et les conditions de sécurité.

Les conséquences seraient également différentes selon les métiers. Un chercheur peut parfois organiser son activité autour d’un projet. Un opérateur de fabrication, un technicien de maintenance ou un salarié sous-traitant subit davantage les contraintes d’horaires et de présence sur site.

Le risque concerne aussi la durée réelle de l’effort. Une période courte peut répondre à une urgence précise. En revanche, si les dérogations se répètent, elles peuvent provoquer fatigue chronique, erreurs, accidents et départs de salariés expérimentés. Dans une industrie où la formation d’un spécialiste demande plusieurs années, cet effet peut réduire l’avantage recherché.

Une décision encore très politique

Les partisans de la réforme présentent la flexibilité comme un outil de souveraineté industrielle. Les opposants y voient une manière de faire payer aux salariés les retards stratégiques ou les erreurs de gestion des entreprises.

Cette critique s’est déjà exprimée autour des choix technologiques de Samsung. Des observateurs ont estimé que les difficultés du groupe dans certaines mémoires destinées à l’IA ne pouvaient pas être expliquées uniquement par la réglementation du travail. Les priorités d’investissement et la vitesse d’adaptation industrielle comptent aussi.

La situation est d’autant plus sensible que le gouvernement affiche parallèlement des ambitions de réduction du temps de travail. Toute mesure favorisant les semaines de 64 heures pourrait donc apparaître contradictoire avec la promesse d’améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.

Pour l’instant, aucun accord définitif ne permet de généraliser ces semaines prolongées. Le ministère du Travail affirme qu’une évolution ne pourra pas être décidée sans dialogue avec les syndicats. La prochaine étape sera donc celle des discussions entre gouvernement, industriels et représentants des salariés.

Ce qu’il faut surveiller

Le point décisif sera le contenu exact de la future autorisation. Il faudra regarder les entreprises et les métiers concernés, la durée maximale, les conditions de repos et le rôle réel du consentement des salariés.

Il faudra aussi vérifier si l’exception reste limitée aux activités de recherche liées aux semi-conducteurs. Une extension à d’autres secteurs de l’intelligence artificielle pourrait rapidement relancer le conflit.

Enfin, le partage des bénéfices sera déterminant. Si les semaines rallongées s’accompagnent de bonus plus transparents et de garanties solides, le compromis sera plus crédible. Dans le cas contraire, la bataille des puces risque de devenir une nouvelle bataille sociale.

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