Comment l’Azerbaïdjan exploite les tensions ultramarines pour fragiliser la France dans le débat public numérique
Viginum documente une campagne menée par le Baku Initiative Group pour exploiter les tensions en Nouvelle-Calédonie, en Corse et dans les Outre-Mer. Paris dénonce une stratégie d’influence liée aux tensions avec Bakou.

Viginum a établi que le Baku Initiative Group, présenté comme une ONG anticolonialiste, mène une campagne numérique liée aux autorités de Bakou. Le dispositif exploite les tensions indépendantistes en Nouvelle-Calédonie, en Corse et dans plusieurs territoires ultramarins, sans parvenir à obtenir une large audience. Paris a convoqué l’ambassadrice azerbaïdjanaise et l’Assemblée nationale a
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Que se passe-t-il lorsqu’un conflit lointain dans le Caucase se prolonge jusque dans les débats sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, de la Corse ou de la Polynésie française ? Pour Paris, l’Azerbaïdjan ne mène plus seulement une bataille diplomatique. Il cherche aussi à peser sur les fractures territoriales françaises.
Une offensive née des tensions entre Paris et Bakou
Les relations entre la France et l’Azerbaïdjan se sont fortement dégradées depuis que Paris a renforcé son soutien politique et militaire à l’Arménie. Les deux pays s’opposent depuis des années autour du Haut-Karabakh, un territoire repris par Bakou en septembre 2023 après une offensive militaire.
Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan accuse régulièrement la France de prendre parti contre lui. Bakou reproche aussi à Paris de maintenir une domination « néocoloniale » sur plusieurs territoires ultramarins.
Cette rhétorique ne reste pas limitée aux déclarations officielles. Elle alimente une stratégie d’influence visant la Nouvelle-Calédonie, la Martinique, la Guadeloupe, la Polynésie française, Mayotte, la Guyane, La Réunion et la Corse.
Le service français chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, Viginum, a documenté cette campagne dans un rapport publié le 2 décembre 2024. Son analyse couvre la période allant de juillet 2023 à octobre 2024.
Le Baku Initiative Group au centre du dispositif
Le principal relais identifié est le Baku Initiative Group, ou BIG. Créée à Bakou le 6 juin 2023, cette structure se présente comme une organisation non gouvernementale engagée contre le colonialisme.
Viginum estime toutefois que le BIG fonctionne comme un organe de propagande d’État. Le service français a relevé des liens directs entre l’organisation, des acteurs proches du pouvoir azerbaïdjanais et les infrastructures numériques utilisées pour diffuser ses messages.
Le groupe cherche notamment à rapprocher les mouvements indépendantistes français et les autorités de Bakou. Des rencontres sont organisées en Azerbaïdjan. Des mémorandums de coopération sont signés. Les participants y dénoncent la politique française dans les territoires ultramarins.
Cette démarche peut trouver un écho auprès de responsables indépendantistes qui souhaitent internationaliser leur combat. Leur intérêt est clair : obtenir une tribune, des soutiens diplomatiques et une visibilité extérieure.
Mais, pour Bakou, l’enjeu dépasse la seule défense du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En ciblant les territoires français, l’Azerbaïdjan cherche à affaiblir un État qui soutient l’Arménie et critique sa politique régionale.
Des messages amplifiés artificiellement
La campagne repose aussi sur une mécanique numérique coordonnée. Des groupes de comptes publient les mêmes messages, au même moment, afin de donner l’impression d’un soutien populaire plus large qu’il ne l’est réellement.
Viginum a ainsi étudié un réseau de 423 comptes jugés inauthentiques. Ces comptes ont relayé les conférences et les prises de position du BIG sur X, anciennement Twitter.
Le 22 septembre 2023, après une conférence organisée par le groupe à l’ONU, plus de 8 000 messages ont été publiés en quelques heures. Selon Viginum, 83 % reprenaient exactement les mêmes formulations. Ce type de répétition constitue un indice de diffusion organisée.
La méthode vise moins à convaincre directement les habitants des territoires concernés qu’à saturer l’espace numérique. Elle cherche à imposer certains mots-clés, à attirer l’attention des médias et à présenter la France comme une puissance coloniale isolée.
Le dispositif reste cependant limité. Dans son rapport, Viginum estime que le BIG n’a pas obtenu la visibilité espérée auprès des populations ciblées. Le service a baptisé l’opération « UN-notorious BIG », un jeu de mots faisant référence au rappeur américain The Notorious B.I.G.
La Nouvelle-Calédonie, terrain le plus sensible
La campagne a pris une autre dimension pendant les troubles en Nouvelle-Calédonie, en mai 2024. Les 15 et 16 mai, Viginum a détecté la diffusion massive de photos et de vidéos trompeuses accusant les forces de l’ordre françaises d’avoir tué des manifestants indépendantistes.
Ces contenus étaient parfois fabriqués à partir de montages. Ils étaient ensuite relayés par des comptes liés à l’écosystème azerbaïdjanais. Des drapeaux de l’Azerbaïdjan sont également apparus dans des cortèges indépendantistes à Nouméa.
La crise calédonienne offrait un terrain particulièrement favorable à ce type de récit. Le débat sur le corps électoral, les inégalités sociales et le partage du pouvoir oppose déjà profondément les partisans du maintien dans la République et les indépendantistes kanak.
Une ingérence étrangère ne crée donc pas nécessairement une fracture. Elle peut toutefois l’exploiter, l’amplifier et la rendre plus visible à l’extérieur. Les habitants sont alors confrontés à une difficulté supplémentaire : distinguer les revendications locales légitimes des contenus fabriqués depuis l’étranger.
Paris répond sur le terrain diplomatique
Le gouvernement français a rapidement dénoncé les agissements de Bakou. L’ambassadrice d’Azerbaïdjan en France a été convoquée le 19 novembre 2024 pour entendre la protestation officielle de Paris.
La crise a aussi eu des conséquences diplomatiques. La ministre de la Transition écologique de l’époque, Agnès Pannier-Runacher, a annoncé qu’elle ne participerait pas à la COP29, organisée à Bakou en novembre 2024, après les accusations liées à la Nouvelle-Calédonie.
Le Parlement a ensuite durci le ton. L’Assemblée nationale a adopté définitivement, le 28 mars 2025, une résolution condamnant les ingérences de l’Azerbaïdjan dans les affaires intérieures françaises.
Cette résolution n’a pas la portée contraignante d’une loi. Elle fixe néanmoins une position politique claire. Elle reconnaît la gravité des manœuvres dénoncées et demande une réponse de la France et de l’Union européenne.
Le gouvernement a aussi rappelé que la France devait renforcer ses moyens de lutte contre les ingérences étrangères. La loi du 25 juillet 2024 permet notamment de mieux surveiller certaines opérations d’influence et leurs financements.
Une menace réelle, mais une influence encore faible
Le rapport de Viginum ne décrit pas une opération capable, à elle seule, de modifier l’opinion des populations ultramarines ou corses. Son impact numérique apparaît limité.
Le risque se situe ailleurs. Une campagne répétée peut fragiliser la confiance dans les institutions, donner une apparence internationale à des récits marginaux et compliquer la gestion d’une crise locale.
Les grands partis et les institutions disposent de moyens pour répondre. Les petites collectivités, les associations et les citoyens sont plus exposés aux contenus sortis de leur contexte. La circulation rapide des vidéos rend aussi les démentis moins efficaces que les publications initiales.
À l’inverse, les mouvements indépendantistes concernés ne partagent pas tous les objectifs de Bakou. Certains peuvent accepter un soutien international tout en refusant d’être utilisés comme instruments dans un conflit entre États. Cette distinction sera déterminante pour mesurer la portée politique de l’opération.
Ce qu’il faut surveiller désormais
Le premier indicateur sera la poursuite des contacts entre le Baku Initiative Group et les organisations indépendantistes françaises. Il faudra aussi observer les nouvelles campagnes numériques lors des prochaines tensions en Nouvelle-Calédonie ou en Corse.
Les autorités françaises devront enfin démontrer que leurs alertes débouchent sur des réponses concrètes. La question n’est plus seulement de repérer les faux comptes. Il s’agit aussi de protéger le débat public sans confondre critique politique, revendication indépendantiste et manipulation étrangère.



