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Le 14 août 1952 : Alfred Sauvy donne un nom aux pays oubliés de la guerre froide

Derrière une formule devenue mondiale, une intuition politique : aucun ordre international ne tient durablement s’il traite la majorité des peuples comme décor. La France le redécouvre aujourd’hui entre diplomatie d’influence, aide au développement et compétition des puissances.

tiers monde
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En bref

Le 14 août 1952, dans L’Observateur, Alfred Sauvy publie « Trois mondes, une planète » et forge l’expression « tiers-monde ». Le mot désigne alors des pays ni alignés ni entendus dans la guerre froide, en les posant comme acteurs politiques. Aujourd’hui, il éclaire encore la place de la France face au Sud global et aux rapports de puissance.

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Le 14 août 1952, dans les colonnes de L’Observateur, Alfred Sauvy publie un article intitulé « Trois mondes, une planète ». En quelques lignes, le démographe français forge une expression promise à une fortune considérable : le « tiers-monde ».

Le mot naît dans un monde coupé en deux, mais il désigne précisément ce qui échappe à cette division. Ni bloc occidental, ni bloc soviétique : un ensemble immense de pays pauvres, colonisés ou tout juste engagés sur le chemin de l’indépendance, que les grandes puissances regardent surtout comme un terrain d’influence. Soixante-quatorze ans plus tard, la formule a vieilli. Mais la question qu’elle soulève reste brûlante : quelle place la France veut-elle tenir face aux inégalités mondiales, aux mémoires de la décolonisation et à la montée d’un monde multipolaire ?

Un mot né dans l’ombre de la guerre froide

En 1952, la planète vit sous tension. La guerre de Corée n’est pas terminée. L’Europe est coupée en deux. Les États-Unis et l’Union soviétique structurent les alliances, les peurs, les budgets militaires, les discours. Washington parle de défense du « monde libre ». Moscou se présente comme le camp de l’anti-impérialisme. Entre les deux, une grande partie de l’Asie, de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Amérique latine est sommée de choisir, ou tente de ne pas être absorbée.

Alfred Sauvy n’est pas un tribun révolutionnaire. Né en 1898, polytechnicien, statisticien, économiste et démographe, il appartient au monde de l’expertise publique. Il a fondé l’Institut national d’études démographiques après la Seconde Guerre mondiale et s’intéresse aux rapports entre population, production, pauvreté et puissance. Sa force tient à une intuition : les rapports internationaux ne se comprennent pas seulement avec des cartes militaires. Ils se lisent aussi dans les écarts de développement, les trajectoires démographiques, l’accès aux ressources et la capacité des peuples à peser sur leur destin.

Le terme « tiers-monde » est donc d’abord une image politique. Selon l’analyse historique du Larousse sur le tiers-monde, Sauvy crée l’expression dans un article publié le 14 août 1952 par L’Observateur, en référence explicite au tiers état de 1789. Le parallèle est décisif. Le tiers état n’était pas seulement pauvre : il était exclu des privilèges et réclamait d’être reconnu comme sujet politique. Le tiers-monde, dans l’esprit de Sauvy, n’est pas seulement un ensemble de pays « sous-développés ». C’est un monde ignoré qui veut compter.

Cette comparaison donne à la formule sa puissance. Elle relie la Révolution française à la décolonisation en cours. Elle déplace le regard : les pays pauvres ne sont pas seulement des bénéficiaires potentiels de l’aide, ni des pions dans la rivalité Est-Ouest. Ils deviennent des acteurs. Ils peuvent demander des droits, des marges de décision, une place dans l’ordre international.

Le 14 août 1952, une formule fait basculer le vocabulaire politique

L’article de Sauvy, « Trois mondes, une planète », a été republié dans la revue Vingtième Siècle et demeure accessible sur Persée, archive scientifique de l’article d’Alfred Sauvy. Le texte part d’un constat simple : on parle volontiers de deux mondes, celui de l’Ouest et celui de l’Est, mais on oublie un troisième ensemble, le plus nombreux et souvent le plus ancien dans l’histoire des civilisations.

Sauvy ne propose pas une catégorie géographique parfaitement stable. Il ne dessine pas une carte administrative. Il nomme une situation : l’existence de pays dominés par la pauvreté, mais surtout placés en dehors du partage réel du pouvoir mondial. Le mot est imparfait dès l’origine. Il mélange des pays très différents par leur histoire, leur culture, leur régime politique, leur niveau de développement. Mais il saisit quelque chose que le vocabulaire officiel peine à dire : la fracture mondiale n’est pas seulement idéologique, elle est aussi économique et politique.

La formule connaît ensuite une immense diffusion. Elle accompagne la conférence de Bandung en 1955, la poussée des indépendances africaines et asiatiques, puis l’affirmation du non-alignement. Elle entre dans le vocabulaire des diplomates, des militants, des universitaires, des journalistes. Elle devient parfois un slogan. Elle nourrit aussi le « tiers-mondisme », courant de pensée très présent en France dans les années 1960 et 1970, qui fait de la solidarité avec les peuples décolonisés un marqueur politique, notamment à gauche, dans les milieux chrétiens sociaux et chez une partie des intellectuels.

Mais le mot s’use. Dès les années 1980, il devient de plus en plus difficile de parler d’un tiers-monde au singulier. Les trajectoires divergent. Certains États asiatiques s’industrialisent rapidement. Des pays pétroliers accumulent des richesses considérables. D’autres s’enfoncent dans la dette, les conflits ou la dépendance aux matières premières. La chute du bloc soviétique retire au terme sa matrice initiale : s’il n’y a plus deux blocs structurants, que signifie encore le « troisième » monde ?

Le vocabulaire change alors. On parle de « pays en développement », de « Sud global », d’« économies émergentes », de « pays les moins avancés ». Chaque expression corrige une limite et en crée une autre. « Sud global » donne une cohérence politique à des pays qui contestent parfois la domination occidentale, mais il gomme les différences entre la Chine, l’Inde, le Brésil, le Sénégal ou Haïti. « Pays en développement » paraît plus neutre, mais il laisse entendre qu’il n’existerait qu’un chemin unique vers la prospérité. Sauvy, lui, avait au moins compris une chose : les mots ne sont jamais innocents. Nommer, c’est déjà organiser le regard.

Pour la France, le Sud global n’est plus un décor diplomatique

La résonance contemporaine est directe. La France n’est plus dans le monde de 1952, mais elle reste confrontée à la même question de fond : comment parler aux pays qui refusent d’être simplement alignés ? La guerre en Ukraine, les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, la compétition pour les minerais critiques, les crises alimentaires, les dettes souveraines et le financement de la transition climatique ont redonné une centralité politique aux rapports Nord-Sud.

Dans les enceintes internationales, beaucoup de pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine refusent les injonctions venues d’Europe ou d’Amérique du Nord lorsqu’elles leur paraissent sélectives. Ils dénoncent un ordre mondial qui exige des règles communes mais les applique de manière inégale. Ils rappellent le poids de la colonisation, l’inégalité d’accès aux vaccins pendant la pandémie, le coût de la dette, ou encore la responsabilité historique des pays industrialisés dans le réchauffement climatique. Ce discours n’est pas uniforme. Il peut être porté par des démocraties, des régimes autoritaires, des puissances émergentes ou des États fragiles. Mais il pèse.

La France le sait. Sa diplomatie cherche à éviter l’image d’une puissance occidentale parlant seule depuis l’Europe. Dans sa stratégie française dans l’Indopacifique, mise à jour en 2026, Paris insiste sur les partenariats, la souveraineté des États, la liberté de navigation, la protection des biens communs et le refus d’une logique de blocs. Le vocabulaire n’est pas anodin : il s’agit de dire que la France peut être une puissance d’équilibre dans un espace où se joue une partie majeure de la multipolarité contemporaine.

Cette ambition se heurte toutefois à une contrainte très française : le décalage entre le discours international et l’arbitrage budgétaire national. La loi du 4 août 2021 de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales affirmait une priorité donnée à l’Afrique et à la lutte contre les vulnérabilités économiques, sociales, climatiques, sanitaires et sécuritaires. Le texte est consultable sur Légifrance, loi française sur le développement solidaire. Il installait l’aide au développement comme un instrument de solidarité, mais aussi d’influence et de stabilité.

Or les dernières données montrent un recul net. L’OCDE indique que l’aide publique au développement des membres du Comité d’aide au développement a chuté de 23,1 % en termes réels en 2025, la plus forte baisse annuelle jamais enregistrée dans cette statistique. Elle précise aussi que la France faisait encore partie des cinq premiers fournisseurs d’aide en 2025, avec 14,5 milliards de dollars, mais que son aide a diminué et représentait 0,42 % de son revenu national brut. Ces chiffres figurent dans les données récentes de l’OCDE sur la baisse mondiale de l’aide en 2025 et dans le profil OCDE de la coopération française au développement.

En France, ce recul nourrit un débat politique vif. Pour les partisans des coupes, l’État doit d’abord maîtriser ses comptes, financer ses services publics, répondre aux tensions sociales internes et assumer l’effort de défense. Pour les critiques, réduire l’aide au développement revient à affaiblir l’influence française, à fragiliser des programmes de santé, d’éducation ou d’adaptation climatique, et à laisser davantage de place à d’autres puissances, notamment la Chine, la Russie, la Turquie ou les pays du Golfe. L’UNICEF France a ainsi alerté, en juillet 2026, sur une nouvelle réduction de 300 millions d’euros annoncée dans les premiers arbitrages du budget 2027, après des baisses déjà importantes les années précédentes, dans un communiqué consacré aux coupes françaises dans l’aide publique au développement.

C’est ici que Sauvy redevient utile. Son « tiers-monde » n’était pas seulement une catégorie de pauvreté. C’était une alerte contre l’aveuglement des puissances installées. En 1952, il reprochait aux deux blocs de ne voir le reste du monde qu’à travers leur rivalité. En 2026, le risque existe encore : regarder l’Afrique, l’Asie du Sud ou le Pacifique seulement comme des marchés, des réserves de voix à l’ONU, des zones migratoires, des fournisseurs de minerais ou des terrains d’influence.

La France a pourtant un intérêt stratégique à dépasser cette logique. D’abord parce que son histoire coloniale continue de structurer son image, en particulier en Afrique francophone. Ensuite parce que sa crédibilité climatique dépend de sa capacité à soutenir les pays les plus exposés aux effets du réchauffement. Enfin parce que la multipolarité ne se décrète pas depuis Paris : elle se négocie avec des États qui veulent être traités comme des partenaires, pas comme des élèves, des obligés ou des arrière-cours.

Le mot « tiers-monde » est daté. Il peut même paraître condescendant aujourd’hui, tant il a parfois servi à enfermer des sociétés entières dans une représentation de retard. Mais l’intuition de Sauvy conserve une force politique : les peuples ignorés finissent toujours par demander à être quelque chose. La France, si elle veut compter dans le monde qui vient, doit entendre cette demande. Non par nostalgie tiers-mondiste. Par lucidité diplomatique.

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