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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 2 juin 1793 : quand la rue encercle la Convention et fait tomber les Girondins

Une assemblée peut-elle encore délibérer quand la pression extérieure devient décisive ? L’arrestation des Girondins rappelle que l’urgence politique, même au nom du salut public, éprouve toujours la légitimité parlementaire.

arrestation Girondins

Le 2 juin 1793, la Révolution française franchit un seuil. À Paris, la Convention nationale est encerclée par des gardes nationaux et des sans-culottes ; sous cette pression, elle ordonne l’arrestation de députés girondins, adversaires des Montagnards.

L’événement n’est pas seulement un épisode de plus dans la violence révolutionnaire. Il pose une question qui traverse encore la vie politique française : que devient la souveraineté d’une assemblée quand une crise, une mobilisation populaire ou une urgence d’État modifie brutalement le rapport de force ?

Contexte : une République assiégée, une Assemblée fracturée

À l’été 1792, la monarchie constitutionnelle s’effondre. La journée du 10 août emporte les Tuileries, la République est proclamée le 21 septembre, et la Convention nationale devient le centre du pouvoir. Mais ce centre est déjà divisé. D’un côté, les Girondins, groupe républicain influent, souvent attaché à l’équilibre des départements face à Paris. De l’autre, les Montagnards, plus liés aux clubs, aux sections parisiennes et à une conception plus centralisée de la défense révolutionnaire.

La rivalité n’est pas une simple querelle de personnes. Elle porte sur la guerre, l’économie, la place de Paris, le rôle des mobilisations populaires et la manière de sauver une République menacée. La France révolutionnaire affronte les puissances européennes. À l’intérieur, la Vendée s’embrase, les difficultés d’approvisionnement nourrissent la colère sociale, les prix et le pain deviennent des sujets politiques brûlants.

Les Girondins ont soutenu la guerre, mais ils refusent une partie des mesures d’exception réclamées par les sans-culottes parisiens. Ils dénoncent l’emprise de la Commune de Paris et des militants les plus radicaux sur la Convention. Les Montagnards, eux, estiment que l’heure n’est plus aux précautions ordinaires : pour eux, la République est en danger, et le pouvoir doit s’armer pour survivre.

Cette fracture s’aggrave au printemps 1793. La Commission des Douze, créée à l’initiative des Girondins pour enquêter sur les menées insurrectionnelles, apparaît aux yeux des sections parisiennes comme une provocation. Les Girondins accusent Paris de vouloir confisquer la Révolution ; leurs adversaires les accusent de freiner le salut public et de diviser la République. L’Assemblée devient le théâtre d’un conflit où la parole parlementaire ne suffit plus à contenir la pression extérieure.

L’Assemblée nationale rappelle que la chute des Girondins ouvre la voie au projet constitutionnel montagnard, présenté dans les semaines suivantes. Ce lien est essentiel : le 2 juin n’est pas seulement l’élimination d’un camp. C’est le basculement d’un régime d’assemblée vers un pouvoir révolutionnaire plus concentré.

Les faits : le 2 juin, la Convention vote sous encerclement

L’insurrection s’étend du 31 mai au 2 juin 1793. Les sections parisiennes, la Commune, des militants sans-culottes et la garde nationale pèsent sur la Convention. François Hanriot, commandant de la garde nationale parisienne, joue un rôle déterminant dans le dispositif de force. Le 2 juin, les abords de l’Assemblée sont tenus par des hommes armés.

La scène est politique autant que physique. Les députés ne délibèrent plus dans un espace protégé du tumulte. Ils savent que le dehors attend une décision. La Convention tente d’abord de résister, puis cherche une issue. La pression se resserre. Les députés sortent, constatent l’encerclement, reviennent. Le message est clair : la représentation nationale peut parler, mais elle ne peut plus ignorer la contrainte qui l’entoure.

Ce jour-là, la Convention ordonne l’arrestation ou la mise en accusation de figures girondines. Les chiffres varient selon les découpages retenus par les historiens, mais l’ordre de grandeur est établi : Britannica indique que la Convention, entourée d’insurgés armés, ordonne l’arrestation de 29 députés girondins le 2 juin 1793. D’autres récits distinguent les députés, les membres de la Commission des Douze et les ministres visés. L’essentiel demeure : un groupe parlementaire majeur est neutralisé sous la pression d’une mobilisation parisienne armée.

Les Girondins n’étaient pas des modérés au sens confortable du mot. Ils avaient participé à la dynamique révolutionnaire, défendu la République, soutenu la guerre. Mais, dans le climat de 1793, leur refus de certaines mesures d’exception, leur méfiance envers Paris et leurs divisions internes les rendent vulnérables. Les Montagnards, mieux reliés à la force militante parisienne, prennent l’avantage.

La suite est connue : la Convention bascule dans la phase montagnarde. Le Comité de salut public gagne en centralité. Le 24 juin 1793, une nouvelle Constitution est adoptée, très démocratique dans ses principes, fondée notamment sur le suffrage universel masculin et le contrôle populaire des lois. Mais elle ne sera jamais appliquée. L’Assemblée nationale souligne que son application est suspendue le 10 octobre 1793, dans le contexte des défaites militaires et des insurrections, au profit d’un gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix.

Le paradoxe est saisissant. Le 2 juin ouvre la voie à une Constitution qui proclame fortement la souveraineté populaire, mais la situation de guerre et de crise conduit presque aussitôt à différer son application. La Révolution promet l’élargissement démocratique ; l’urgence fabrique la concentration du pouvoir. C’est toute l’ambiguïté de cette journée.

Résonance : majorité, opposition, urgence, légitimité

Comparer 1793 à la France de 2026 serait absurde si l’on cherchait une équivalence. La France contemporaine est un État de droit, doté d’institutions stabilisées, d’élections régulières, d’un Conseil constitutionnel, de médias libres et de contre-pouvoirs. L’Assemblée nationale n’est pas encerclée par une garde armée. La violence révolutionnaire n’est pas notre cadre politique.

Mais l’épisode des Girondins éclaire un mécanisme plus profond : lorsque la crise devient le langage dominant, le pouvoir cherche à réduire l’incertitude. Il cherche à trancher. Il s’appuie sur l’urgence, sur la rue, sur l’opinion, sur les procédures ou sur la peur du blocage. Le risque, toujours, est que la délibération parlementaire apparaisse comme un obstacle plutôt que comme le cœur de la démocratie.

Depuis les élections législatives de 2024, la France vit avec une Assemblée nationale sans majorité absolue nette. La majorité absolue exige 289 sièges sur 577, comme le rappelle Vie publique dans son explication sur le rôle d’une majorité à l’Assemblée nationale. Dans un tel paysage, gouverner suppose des compromis, des coalitions ponctuelles, ou l’usage des outils constitutionnels qui permettent à l’exécutif de dépasser l’absence de majorité stable.

C’est ici que la résonance devient concrète. L’article 49, alinéa 3 de la Constitution de 1958 permet au gouvernement d’engager sa responsabilité sur un texte. Ce n’est pas une violence faite au droit : c’est une procédure prévue par la Constitution. Mais son usage répété nourrit un débat politique récurrent sur la place du Parlement. Quand un texte est réputé adopté sauf motion de censure, l’opposition dénonce souvent un contournement du vote ; le gouvernement répond qu’il assume sa responsabilité devant l’Assemblée.

La séquence budgétaire de 2024 l’a montré avec force. Le 2 décembre 2024, le gouvernement de Michel Barnier engage sa responsabilité sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2025 ; deux motions de censure sont déposées. Le 4 décembre, l’une d’elles est adoptée, entraînant la démission du gouvernement en application de l’article 50. L’Assemblée nationale détaille cette adoption d’une motion de censure sur le PLFSS 2025, événement rare sous la Ve République.

Cette censure n’a rien d’une répétition de 1793. Elle est au contraire la preuve qu’une procédure parlementaire peut renverser un gouvernement sans sortir du cadre légal. Mais elle dit quelque chose d’un climat : quand aucune majorité ne domine, chaque texte essentiel devient un test de légitimité. Le gouvernement invoque la nécessité de faire adopter un budget ; les oppositions invoquent le droit du Parlement à refuser. L’urgence financière, sociale ou institutionnelle devient un argument central des deux côtés.

Le 2 juin 1793 rappelle alors une leçon utile : la légitimité démocratique ne tient pas seulement à la cause défendue. Elle tient aussi aux conditions dans lesquelles la décision est prise. Les Montagnards pouvaient invoquer la survie de la République. Les sans-culottes pouvaient invoquer la faim, la guerre et la trahison supposée des élites. Mais l’arrestation des Girondins a durablement posé le problème d’une Assemblée contrainte par une force extérieure.

Dans la France actuelle, la contrainte est d’une autre nature. Elle peut être institutionnelle, médiatique, sociale, budgétaire. Elle peut venir de la rue lors de grands mouvements sociaux, des marchés financiers dans les débats budgétaires, des sondages, des échéances européennes, ou des règles constitutionnelles elles-mêmes. Le danger n’est pas la Révolution qui revient. Le danger est plus ordinaire : s’habituer à considérer la délibération comme une lenteur coupable.

L’histoire des Girondins ne livre donc pas une morale simple. Elle ne dit pas que la rue aurait toujours tort, ni que l’Assemblée aurait toujours raison. La Révolution française naît aussi d’une mobilisation populaire contre un ordre bloqué. Mais elle montre que la pression populaire, lorsqu’elle devient contrainte directe sur les représentants, peut ouvrir la porte à une concentration du pouvoir au nom même du peuple.

C’est pourquoi cette date parle encore à la France de 2026. Dans un pays où les majorités sont fragiles, où l’exécutif cherche des voies de passage, où les oppositions revendiquent leur rôle de blocage autant que de proposition, la question centrale reste la même : comment décider sans écraser ? Comment gouverner sans réduire le Parlement à l’enregistrement ? Comment contester sans délégitimer toute institution ?

Le 2 juin 1793 fut une victoire politique des Montagnards et une défaite des Girondins. Mais, à plus longue distance, il est surtout un avertissement. Une démocratie peut avoir besoin d’urgence. Elle peut même avoir besoin de décisions rapides. Elle ne doit jamais oublier que la force d’une assemblée tient à sa capacité de délibérer librement, y compris quand la crise frappe à sa porte.

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