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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 4 juin 1936 : quand Blum fit entrer trois femmes au gouvernement avant même qu’elles puissent voter

Avant la parité, il y eut ce paradoxe républicain : trois femmes appelées à gouverner sans être citoyennes à part entière. Une avancée réelle, mais fragile, qui interroge encore la façon dont le pouvoir français se partage.

femmes gouvernement

Le 4 juin 1936, Léon Blum forme le premier gouvernement du Front populaire. Dans la photographie officielle, trois présences détonnent : Irène Joliot-Curie, Cécile Brunschvicg et Suzanne Lacore entrent dans l’exécutif comme sous-secrétaires d’État. Les Françaises, pourtant, ne sont alors ni électrices ni éligibles.

L’événement tient dans ce paradoxe : la République accepte des femmes au gouvernement avant de leur reconnaître le droit de voter. Quatre-vingt-dix ans plus tard, il oblige encore à regarder la politique française en face. La représentation des femmes au pouvoir n’est pas seulement une affaire de symbole. C’est un test de crédibilité démocratique.

Contexte : le Front populaire arrive au pouvoir dans une France encore fermée aux citoyennes

Au printemps 1936, la France sort d’une séquence politique électrique. La crise économique pèse sur les salaires et l’emploi. Les ligues d’extrême droite ont marqué les esprits depuis le 6 février 1934. La gauche s’est rassemblée dans une coalition inédite : socialistes de la SFIO, radicaux et communistes, ces derniers soutenant le gouvernement sans y entrer.

Les élections législatives d’avril-mai 1936 donnent la victoire au Front populaire. Léon Blum, chef de la SFIO, devient président du Conseil. L’Assemblée nationale rappelle que son cabinet est constitué le 4 juin 1936 et qu’il introduit plusieurs innovations : Blum ne prend pas de portefeuille ministériel, afin de se concentrer sur la direction du gouvernement, et trois femmes entrent dans l’équipe gouvernementale. La composition du premier cabinet Léon Blum donne la mesure de cette rupture.

Mais la rupture reste encadrée. En 1936, les femmes françaises n’ont toujours pas le droit de vote. La Chambre des députés s’est déjà prononcée plusieurs fois en faveur du suffrage féminin, mais le Sénat bloque. Le Haut Conseil à l’égalité rappelle qu’en juillet 1936, la Chambre votera encore une fois pour le vote des femmes, à l’unanimité des suffrages exprimés, sans que le Sénat n’inscrive le texte à son ordre du jour. La chronologie de l’année 1936 pour les droits des femmes dit bien cette contradiction institutionnelle.

La France de 1936 accepte donc les compétences féminines dans certaines fonctions, mais refuse encore la pleine citoyenneté politique aux femmes. Elles peuvent travailler, militer, diriger des organisations, produire de la science, administrer des politiques publiques. Elles ne peuvent pas choisir les députés qui font et défont les gouvernements.

Cette situation n’est pas un détail d’époque. Elle structure la portée du geste de Blum. Il ne s’agit pas d’une parité avant l’heure. Il s’agit d’une brèche. Une brèche ouverte dans un système politique bâti par des hommes, pour des hommes, avec des règles écrites et défendues par des hommes.

Les faits : trois sous-secrétaires d’État, trois trajectoires, une première historique

Le 4 juin 1936, trois femmes sont donc nommées dans le gouvernement Blum. Irène Joliot-Curie devient sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique. Cécile Brunschvicg est nommée sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale. Suzanne Lacore devient sous-secrétaire d’État à la Santé publique, chargée de la protection de l’enfance.

Leur nomination est précisément documentée par l’Assemblée nationale, qui souligne le caractère inédit et paradoxal de leur présence : elles sont membres du gouvernement alors que les femmes, à cette date, ne sont « ni électrices ni éligibles ». Les premières femmes au gouvernement sous le Front populaire forment ainsi une page majeure de l’histoire politique française.

Le choix de Blum n’est pas seulement décoratif. Les trois femmes nommées ont des légitimités fortes. Irène Joliot-Curie est une scientifique de premier plan. Fille de Pierre et Marie Curie, elle a reçu avec Frédéric Joliot-Curie le prix Nobel de chimie en 1935 pour leurs travaux sur la radioactivité artificielle. Sa présence au gouvernement associe la recherche, la République et l’idée que la compétence scientifique n’a pas de sexe.

Cécile Brunschvicg est une figure du féminisme républicain. Présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, elle milite depuis des années pour les droits civiques et l’éducation. Son arrivée auprès de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, a une signification politique évidente : l’école, la citoyenneté et l’émancipation sont liées.

Suzanne Lacore, institutrice et militante socialiste, incarne un autre versant du Front populaire : la protection de l’enfance, la justice sociale, l’attention portée aux plus vulnérables. Le Sénat rappelle qu’elle est nommée à la Santé publique, chargée plus particulièrement de la protection de l’enfance, tandis que Brunschvicg rejoint l’Éducation nationale et Joliot-Curie la Recherche scientifique. Le dossier du Sénat sur l’entrée des femmes au gouvernement insiste sur leurs compétences professionnelles et leurs engagements.

Pour autant, leur pouvoir demeure limité. Elles sont sous-secrétaires d’État, rattachées à des ministres hommes. L’Assemblée nationale note qu’elles ne prennent jamais la parole dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. Cette présence est donc à la fois considérable et contenue. Elle existe dans l’exécutif, mais reste partiellement silencieuse dans l’arène parlementaire.

La suite confirme cette fragilité. Irène Joliot-Curie quitte ses fonctions après quelques mois pour reprendre ses recherches. Le premier gouvernement Blum tombe en juin 1937. Les ministères de la fin de la IIIe République ne comportent plus de femmes. Il faudra attendre l’ordonnance du 21 avril 1944 pour que les Françaises obtiennent le droit de vote et d’éligibilité, puis les élections municipales d’avril 1945 pour qu’elles votent pour la première fois à l’échelle nationale.

Le 4 juin 1936 ne règle donc rien définitivement. Mais il rend visible une anomalie : une République qui proclame l’universel tout en maintenant la moitié de la population hors du suffrage. C’est précisément pour cela que cette date reste politique.

Résonance : la parité a progressé, mais le pouvoir reste inégalement distribué

La France de 2026 n’est évidemment plus celle de 1936. Les femmes votent, sont élues, dirigent des ministères, président des institutions. La Constitution affirme depuis 1999 que la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives. Des règles de parité encadrent les scrutins de liste et les investitures. Mais la question posée par le 4 juin 1936 demeure : être présente suffit-il à partager réellement le pouvoir ?

Les chiffres récents invitent à la prudence. Après les élections législatives anticipées de 2024, l’Assemblée nationale compte 208 femmes sur 577 députés, soit 36,1 %. LCP-Assemblée nationale a souligné que cette proportion marque un recul par rapport au record de 2017, lorsque les députées représentaient 38,8 % de l’hémicycle. Le recul de la parité à l’Assemblée nationale en 2024 montre que les acquis ne sont jamais mécaniques.

Le problème ne tient pas seulement au nombre d’élues. Il tient aussi aux investitures, aux circonscriptions jugées gagnables, aux postes de responsabilité, aux réseaux d’influence. Le Monde a relevé pendant les législatives de 2024 que les femmes représentaient 42,3 % des candidats, alors que la loi impose la parité des candidatures aux élections législatives sous peine de sanctions financières. L’analyse des investitures féminines aux législatives de 2024 rappelle une évidence : une obligation statistique ne garantit pas toujours une égalité d’accès aux sièges.

À l’échelle locale, le décalage est tout aussi parlant. Les données 2024 de la Direction générale des collectivités locales indiquent que les femmes restent minoritaires dans les fonctions exécutives : 20,8 % des maires, 21 % des présidents de conseil départemental, 31,6 % des présidents de conseil régional et 11,9 % des présidents d’intercommunalité. Les chiffres 2024 sur les élus locaux montrent un plafond persistant : les femmes entrent davantage dans les assemblées, mais accèdent moins souvent à la tête des exécutifs.

C’est dans ce contexte qu’intervient la loi du 21 mai 2025 sur les élections municipales. Elle étend aux communes de moins de 1 000 habitants le scrutin de liste paritaire, avec l’objectif affiché de favoriser la parité dans les conseils municipaux. La réforme du scrutin municipal dans les petites communes s’appliquera aux municipales de 2026. Elle touche un point sensible : la ruralité, le recrutement des candidats, la crise des vocations municipales, mais aussi le dernier grand espace où les règles paritaires restaient moins contraignantes.

Le débat est révélateur. Ses partisans y voient un rattrapage démocratique nécessaire. Ses opposants redoutent une complexité supplémentaire dans des communes où il est parfois difficile de constituer des listes complètes. Les deux arguments méritent d’être entendus. Mais l’histoire longue rappelle une constante : sans contrainte juridique, la progression de la représentation féminine est lente, parfois réversible.

C’est ici que le 4 juin 1936 parle directement au présent. Blum nomme trois femmes sans attendre que le droit électoral soit corrigé. Le geste est audacieux, mais insuffisant. Il offre une visibilité sans produire l’égalité civique. Notre époque connaît le risque inverse : disposer de règles paritaires, mais laisser subsister des hiérarchies informelles qui concentrent encore les positions décisives.

La représentation n’est donc pas une décoration de la démocratie. Elle en est une mesure. Qui parle ? Qui décide ? Qui signe les arbitrages budgétaires ? Qui conduit les campagnes ? Qui préside les groupes, les commissions, les collectivités, les partis ? La question posée par Irène Joliot-Curie, Cécile Brunschvicg et Suzanne Lacore n’est pas seulement : combien de femmes sont visibles sur la photo ? Elle est : quel pouvoir leur est réellement confié ?

Le 4 juin 1936 fut une première. Pas une arrivée. Une percée. Il rappelle que les symboles comptent lorsqu’ils ouvrent une porte, mais qu’ils deviennent insuffisants lorsqu’ils remplacent le partage effectif du pouvoir. Pour la France politique de 2026, l’héritage est clair : la parité ne se juge pas seulement dans les principes, ni même dans les listes. Elle se vérifie dans les lieux où se prennent les décisions.

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