Affaire Lyhanna : pourquoi les victimes attendent encore trop longtemps quand une plainte disparaît dans les lenteurs judiciaires
L’affaire Lyhanna relance la critique des lenteurs judiciaires après des plaintes restées sans suite pendant des mois. Le gouvernement promet davantage de moyens, tandis qu’une enquête administrative doit vérifier les dysfonctionnements.

Quand une plainte reste sans réponse pendant des mois, que fait la justice des victimes ?
Cette question revient brutalement avec l’affaire Lyhanna. Une fillette de 11 ans a disparu dans le Gers, et le soupçon d’un enchaînement de signalements mal traités a déclenché une vague de colère bien au-delà du département.
Jeudi 4 juin, Maud Bregeon a dit partager « l’indignation » provoquée par les dysfonctionnements pointés dans ce dossier. La porte-parole du gouvernement a aussi insisté sur un point devenu central dans le débat public : la rapidité de la justice dépend d’abord de ses moyens.
Un dossier qui renvoie à une faille plus large
Au cœur de l’affaire, un homme soupçonné de l’enlèvement de Lyhanna avait déjà été visé par plusieurs plaintes et signalements. Selon la procureure d’Auch, une plainte pour viols déposée le 22 août 2025 par la mère d’une mineure née en 2014 évoquait des faits commis entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect. Pourtant, neuf mois plus tard, l’homme n’avait toujours pas été entendu.
C’est ce décalage qui nourrit aujourd’hui la critique. Car au-delà d’un seul dossier, c’est toute la chaîne qui est visée : le repérage des signaux faibles, la transmission entre services, puis le suivi réel des plaintes. Quand un dossier s’enlise, les victimes perdent du temps. Et parfois, ce temps manque cruellement.
Ce que change, concrètement, la question des moyens
Maud Bregeon a défendu l’idée qu’il faut aller « au-delà » de la hausse déjà engagée depuis plusieurs années. Cette ligne s’inscrit dans un mouvement plus large : le budget de la justice est passé de 7,6 milliards d’euros en 2020 à 9,6 milliards en 2023, puis au-delà de 10 milliards en 2024, avant une trajectoire portée à 11 milliards d’euros en 2027. Le ministère met aussi en avant un nombre record de magistrats et de greffiers en formation.
Sur le papier, davantage d’argent peut financer plus de greffiers, plus de magistrats, plus d’expertises et un meilleur suivi des affaires sensibles. Dans la pratique, le problème est plus large. Les juridictions restent saturées, les dossiers s’accumulent et certains contentieux criminels attendent encore des années avant d’être jugés. Le ministère lui-même évoque près de 6 000 affaires criminelles en attente, avec des délais allant de six à huit ans.
Pour les victimes, cela veut dire une chose très simple : plus le traitement est lent, plus l’angoisse dure. Pour les familles, cela complique aussi la protection immédiate des enfants. Pour les magistrats et les greffiers, cela signifie des services sous tension, où l’on traite souvent l’urgence avant le fond. Pour les petits tribunaux de province, le manque de bras se voit encore plus vite que dans les grandes juridictions.
Une enquête administrative pour vérifier les dysfonctionnements
Face aux critiques, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez et le garde des Sceaux Gérald Darmanin ont demandé l’ouverture d’une enquête administrative confiée à l’Inspection générale de la justice et à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale. L’IGJ contrôle le fonctionnement des juridictions et peut être saisie par le ministre de la Justice ; l’IGGN, elle, mène les enquêtes administratives internes les plus sensibles au sein de la gendarmerie.
Cette démarche sert un double objectif. D’un côté, elle permet d’identifier d’éventuelles fautes de procédure ou de coordination. De l’autre, elle cherche à répondre à une demande politique forte : montrer que les défaillances ne resteront pas sans examen. Mais une enquête administrative ne remplace pas un renfort structurel. Elle peut corriger. Elle ne peut pas, à elle seule, désengorger les tribunaux.
Des critiques à gauche et chez les magistrats
La réaction ne vient pas seulement du gouvernement. Raphaël Glucksmann a dit sa révolte, en jugeant qu’on ne peut pas laisser une plainte sans suite pendant dix mois. Sur le terrain judiciaire, les syndicats de magistrats défendent régulièrement la même idée : les délais ne relèvent pas d’un simple problème d’organisation, mais d’un sous-dimensionnement chronique des juridictions.
C’est là que le débat se tend. Le gouvernement met en avant les augmentations de budget et les recrutements. Les magistrats, eux, rappellent que les services restent au bord de l’asphyxie et que les nouvelles annonces mettent du temps à produire leurs effets sur les audiences, les enquêtes et les décisions quotidiennes. Autrement dit : les moyens progressent, mais le rattrapage n’est pas encore visible partout.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, les conclusions de l’enquête administrative, qui devront dire s’il y a eu des ratés dans le traitement des plaintes et des signalements. Ensuite, la traduction politique : le gouvernement devra montrer si sa promesse d’aller « au-delà » des hausses budgétaires se transforme en décisions concrètes pour les juridictions les plus engorgées.
Au Parlement aussi, le sujet reste ouvert. Le projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes est encore en débat et le ministère le présente comme un outil pour réduire les délais. Mais tant que les effectifs, l’audiencement et le suivi des plaintes ne changent pas dans les faits, la même question reviendra : à quoi sert une justice plus rapide, si elle n’est pas assez solide pour protéger à temps ?



