Mégabassines : quand le stockage d’eau profite à une minorité d’irrigants plutôt qu’au partage de la ressource
À Sainte-Soline, le conflit autour des mégabassines a mis en lumière un partage inégal de l’eau. Le débat oppose sécurité agricole, pression sur les nappes et choix de modèle pour les territoires.

Quand l’eau manque, qui passe en premier ?
Dans beaucoup de campagnes, la question est devenue très concrète : faut-il partager une ressource qui se raréfie, ou l’orienter vers les usages les plus puissants économiquement ? En France, les prélèvements agricoles représentent une part limitée du total annuel, mais ils pèsent lourd en période d’étiage, quand les rivières baissent et que les nappes se rechargent mal.
C’est là que le débat sur les mégabassines s’est imposé. Pour ses défenseurs, ces retenues doivent sécuriser l’irrigation. Pour ses opposants, elles verrouillent un modèle agricole qui continue de puiser dans la ressource au lieu de le transformer. Le conflit n’oppose donc pas seulement des agriculteurs à des militants. Il met face à face deux façons d’organiser l’accès à l’eau.
Ce que révèle Sainte-Soline
Sainte-Soline est devenue un symbole parce qu’elle condense plusieurs tensions en une seule image : la concentration de l’eau, la conflictualité politique et la place de l’État. Le dossier des réserves de substitution des Deux-Sèvres a donné lieu à plusieurs contentieux, avec des annulations et des confirmations partielles selon les dossiers et les juridictions. Le Conseil d’État a notamment rappelé qu’un projet de six réserves de substitution en Charente-Maritime avait été validé, tandis que d’autres autorisations ont été contestées devant le juge administratif.
Au-delà du symbole, le point de départ reste très simple : l’agriculture dépend fortement de l’eau, surtout pour l’irrigation estivale. Le ministère de l’Agriculture rappelle que l’agriculture représente une faible part des prélèvements totaux, mais qu’elle se concentre dans certaines zones et qu’elle reste au cœur des arbitrages sur la ressource. Le ministère des données statistiques souligne aussi que les prélèvements agricoles concernent surtout la moitié sud du pays et, dans une moindre mesure, le Centre-Ouest.
Le mécanisme : stocker pour irriguer davantage
Le cœur de la critique tient à un effet bien connu des politiques d’offre : quand une ressource semble plus disponible, son usage augmente. Les opposants aux bassines parlent d’un « effet réservoir ». Le raisonnement est simple. Si l’eau est stockée pour sécuriser des cultures très demandeuses, l’incitation à changer de pratiques reste faible. On protège alors le volume d’irrigation existant, au lieu de réduire la dépendance du système agricole à l’eau.
Les données publiques montrent que les prélèvements pour l’agriculture servent, pour plus de 90 %, à l’irrigation. Le ministère de l’Agriculture précise aussi que les solutions ne se limitent pas au stockage : adaptation des cultures, techniques moins gourmandes en eau, amélioration du pilotage de l’irrigation, ou recours à des ressources alternatives. Autrement dit, le débat ne porte pas seulement sur l’ouvrage. Il porte sur le système productif qu’il prolonge ou qu’il retarde à changer.
Les gagnants et les perdants ne sont pas les mêmes selon la taille des exploitations. Les projets de retenues profitent surtout aux irrigants déjà organisés, souvent les exploitations les plus capitalisées et les plus mécanisées. À l’inverse, les agriculteurs non raccordés, les éleveurs plus extensifs, les maraîchers ou les exploitations de taille plus modeste ont moins à gagner d’un modèle fondé sur de gros volumes stockés et des investissements lourds. Les associations paysannes opposées aux bassines dénoncent ainsi un partage de l’eau à deux vitesses.
Qui défend quoi, et pour quel intérêt ?
Les partisans des réserves de substitution mettent en avant un argument de stabilité. Ils veulent sécuriser les récoltes, limiter l’exposition aux sécheresses et préserver des revenus agricoles déjà fragiles. Cet argument bénéficie d’abord aux filières qui dépendent d’une irrigation régulière, ainsi qu’aux territoires où l’emploi agricole et agro-industriel pèse lourd. Le ministère de l’Agriculture lui-même rappelle que l’irrigation est, dans certaines régions, un levier de maintien de l’activité.
Les opposants avancent une autre lecture. Pour la Confédération paysanne, les méga-bassines n’apportent pas une vraie sobriété ; elles organisent un partage de l’eau qui favorise une minorité d’irrigants et maintient un modèle agricole intensif. France Nature Environnement a, de son côté, inscrit ce sujet dans les atteintes plus larges à la ressource et aux milieux aquatiques. L’enjeu n’est donc pas seulement agricole. Il touche aussi les zones humides, les cours d’eau et la biodiversité qui dépend d’un régime hydrologique plus équilibré.
Le gouvernement, lui, se retrouve au milieu du gué. D’un côté, il affirme la nécessité d’adapter l’agriculture au manque d’eau. De l’autre, il a souvent soutenu des solutions de stockage et de substitution, dans un cadre juridique complexe. Le droit public autorise ces retenues à certaines conditions, mais les juges rappellent régulièrement que la gestion de l’eau doit rester équilibrée et durable. C’est cette ligne de crête qui explique la succession des conflits, des recours et des décisions contradictoires selon les bassins.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le prochain enjeu n’est pas seulement judiciaire. Il est aussi politique. Les décisions à venir sur les autorisations de prélèvement, les projets de retenues et les schémas de gestion de l’eau diront si l’État continue d’accompagner le modèle actuel ou s’il pousse réellement à changer les cultures, les pratiques et la répartition de la ressource. À court terme, chaque nouvelle sécheresse, chaque arrêté préfectoral et chaque contentieux local peuvent encore déplacer le rapport de force.



