Après la mort de Lyhanna, l’État promet enfin de revoir les plaintes pour violences sexuelles sur enfants
Après la mort de Lyhanna, Gérald Darmanin demande un réexamen de près de 70 000 plaintes visant des mineurs. L’objectif est de vérifier si les signalements ont bien été traités et d’identifier d’éventuelles défaillances judiciaires.

Quand la justice passe à côté d’alertes répétées, qui protège les enfants ?
La question est brutale, mais elle est posée par une affaire qui a choqué jusqu’au sommet de l’État. Après la mort de Lyhanna, le ministre de la Justice veut faire vérifier, dossier par dossier, le traitement des plaintes pour violences sexuelles sur enfants.
Dimanche 7 juin, Gérald Darmanin a fixé un cap très serré aux procureurs généraux : ils ont jusqu’au 14 juillet pour reprendre l’ensemble des plaintes concernant des mineurs. Objectif affiché : vérifier que ces signalements ont bien été traités. À ses yeux, il s’agit d’éviter qu’un nouveau dossier ne reste sans réponse, alors même que des alertes avaient déjà été déposées dans cette affaire.
Une affaire qui renvoie la justice à ses propres délais
Le contexte est lourd. La justice est mise en cause après la mort de Lyhanna, dans un dossier où la personne mise en cause avait déjà fait l’objet de plusieurs plaintes et signalements pour viols sur mineures. Pourtant, selon les éléments rendus publics, il n’aurait jamais été entendu par les enquêteurs avant le drame.
C’est précisément ce point qui alimente la colère. Dans les affaires de violences sexuelles sur enfants, le temps n’est pas un détail. Il peut décider de la protection d’un mineur, de la mise à l’écart d’un suspect, ou au contraire d’un nouveau passage à l’acte. Quand une plainte s’enlise, ce ne sont pas seulement des procédures qui stagnent. Ce sont des risques concrets qui restent en circulation.
Le garde des Sceaux l’a dit sans détour : il veut voir les procureurs généraux « un par un » avant qu’ils ne partent en vacances. L’idée est de lancer une reprise en main immédiate des dossiers. Dans son discours, il ne s’agit pas seulement de corriger un cas isolé. Il s’agit de savoir si des plaintes ont, ailleurs aussi, été mal orientées, mal suivies ou mal évaluées.
Ce que l’opération va changer, et pour qui
Le ministre évoque environ 70 000 plaintes pour viols et agressions sexuelles sur enfants. Toutes doivent être étudiées afin de vérifier qu’elles ont été « correctement traitées ». À cette échelle, l’exercice ressemble moins à un simple rappel administratif qu’à une opération de contrôle interne de grande ampleur.
Concrètement, cela peut produire plusieurs effets. Pour les victimes et leurs familles, c’est d’abord la promesse qu’un regard neuf va être porté sur des dossiers parfois anciens. Pour les magistrats et les services d’enquête, c’est une pression supplémentaire. Ils devront ressortir, classer, comparer et expliquer des milliers de procédures. Pour les parquets, c’est aussi un test de méthode : repérer les plaintes restées sans suite, celles qui ont été traitées trop tard, ou celles dont le suivi a été incomplet.
Cette vérification peut donc profiter aux familles qui ont eu le sentiment de ne pas être entendues. Mais elle peut aussi mettre en lumière des blocages plus structurels : manque de moyens, difficultés d’expertise, coordination imparfaite avec les forces de l’ordre, ou surcharge des juridictions. Gérald Darmanin a d’ailleurs cité ces difficultés dans sa volonté de faire un bilan cour d’appel par cour d’appel.
Le ministre a également alerté sur un risque qu’il juge « énorme » : celui de parents qui, ne se sentant pas protégés par l’institution, décideraient de « faire justice » eux-mêmes. Cette phrase dit quelque chose d’essentiel. Quand la réponse publique paraît trop lente, la tentation de se substituer à elle grandit. Et ce glissement fragilise l’État de droit autant qu’il révèle ses failles.
Une réponse politique forte, mais pas sans interrogations
Sur le papier, l’initiative peut rassurer. Elle envoie un signal clair : les plaintes impliquant des enfants ne doivent pas dormir dans les tiroirs. Elle rappelle aussi que les violences sexuelles sur mineurs exigent une vigilance particulière, car leurs effets sont durables et les victimes parlent souvent tard.
Mais la méthode soulève aussi des questions. Reprendre à la main l’intégralité des plaintes, dans un délai aussi court, peut-elle vraiment permettre un examen sérieux ? Le risque existe de transformer un contrôle de fond en opération de rattrapage sous contrainte politique. Or, dans ce type de dossier, l’efficacité ne se mesure pas seulement à la vitesse. Elle se mesure à la qualité de l’analyse, à la traçabilité des décisions et à la capacité à déclencher, quand il le faut, des mesures de protection.
Les associations de protection de l’enfance, qui réclament depuis longtemps une meilleure prise en charge des violences sexuelles, y verront sans doute une reconnaissance du problème. En revanche, des magistrats ou des acteurs de terrain peuvent redouter qu’une consigne très verticale ne masque la réalité des moyens disponibles. Entre l’exigence légitime de résultats et la réalité des services, l’écart reste souvent grand.
Le ministre a aussi confié une enquête administrative sur le traitement d’une des plaintes précédentes à l’Inspection générale de la justice et à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale. Leurs premières conclusions sont attendues le 19 juin. C’est un point clé. Cette échéance dira si le problème est circonscrit à un cas précis, ou s’il révèle une chaîne de défaillances plus large.
Ce qu’il faudra regarder dans les prochains jours
Deux temps vont compter. D’abord, la réunion de travail prévue lundi 8 juin avec les procureurs généraux. Elle doit permettre de faire un état des lieux des cours d’appel et d’identifier ce qui manque : effectifs, expertise, circuits de transmission, ou coopération avec l’intérieur. Ensuite, le 19 juin, avec les premières conclusions de l’enquête administrative.
Au fond, cette séquence dira si la justice peut corriger rapidement ses angles morts sur les violences faites aux enfants. Elle dira aussi si l’exécutif cherche seulement à reprendre la main après un drame, ou s’il prépare une remise à plat durable du traitement des plaintes. Entre l’urgence politique et la réforme de fond, la marge est étroite. Mais c’est là, justement, que se joue la crédibilité de la réponse publique.



