À Amiens, Macron brandit Goodyear comme preuve de réindustrialisation, mais la ville rappelle le coût social des fermetures
À Amiens, Emmanuel Macron met en avant l’usine Goodyear pour défendre son bilan industriel. Mais le site renvoie aussi aux fermetures passées et aux critiques sur la portée réelle de la réindustrialisation.

À Amiens, une vitrine industrielle qui parle aussi d’emplois
Quand un président se déplace dans une usine, la vraie question est simple : est-ce une exception bien mise en scène, ou le signe d’un redémarrage plus large ? À Amiens, la réponse tient dans un site qui fabrique des pneus, dans des machines qui tournent, et dans une promesse politique devenue centrale : réindustrialiser la France. L’industrie manufacturière employait encore 2,83 millions de salariés au quatrième trimestre 2025, mais l’Insee a aussi enregistré une baisse de 4 500 emplois industriels sur le seul trimestre.
Sur le papier, le site de Goodyear à Amiens s’inscrit dans cette bataille. Le groupe a annoncé en 2021 un plan de modernisation de 148 millions d’euros sur cinq ans, soutenu par l’État via un prêt et 44,6 millions d’euros d’aide publique. L’entreprise dit vouloir adapter l’usine à l’évolution du marché automobile et à la montée de nouvelles mobilités.
Le message politique est clair : montrer qu’une usine peut encore investir, produire et embaucher en France. Le gouvernement défend depuis plusieurs années une stratégie d’attractivité, de simplification et de soutien aux filières jugées stratégiques. L’Élysée a encore présenté, début juin 2026, la réindustrialisation comme un résultat direct de cette ligne économique.
Ce que montre réellement l’usine Goodyear
À Amiens, le président s’est appuyé sur un site qui donne à voir une industrie encore très concrète : des chaînes de fabrication, des consoles de commande et une production annuelle annoncée à plus de quatre millions de pneus. Ce volume n’a rien d’anecdotique. Il rappelle qu’une usine moderne peut rester très dépendante de l’automatisation, de la qualité des flux et de l’accès à l’investissement.
Mais cette image a un revers. Amiens est aussi un symbole de désindustrialisation. L’autre usine du groupe dans la ville a fermé il y a plus de dix ans, après un conflit social très dur et la disparition de plus d’un millier d’emplois. Le site actuel ne peut donc pas être lu comme une réparation totale. Il illustre plutôt une industrie qui se recompose, site par site, avec des gagnants et des perdants.
Pour les salariés en place, la modernisation peut sécuriser l’activité et les savoir-faire. Pour l’entreprise, elle sert à rester compétitive face à la pression des coûts, aux évolutions technologiques et à la demande de pneus adaptés aux nouveaux usages. Pour l’État, c’est un argument politique fort : l’argent public peut servir à maintenir une production en France plutôt qu’à accompagner la fermeture d’un site.
Mais pour les territoires qui ont déjà perdu leur usine, le symbole reste fragile. Une vitrine ne compense pas à elle seule les ruptures de chaînes sous-traitantes, les emplois indirects supprimés ou les années de stagnation salariale qui suivent souvent une fermeture. C’est là que le débat devient politique : qui reçoit les aides, sur quels critères, et avec quelles garanties d’emplois durables ?
Une réindustrialisation contestée, des bénéfices inégalement répartis
Le camp gouvernemental met en avant les nouvelles implantations, les modernisations et la montée en gamme. Cette lecture bénéficie surtout aux grands groupes, aux filières exportatrices et aux territoires capables d’accueillir des investissements lourds. Elle donne aussi au pouvoir exécutif un récit simple : la France n’aurait pas renoncé à produire.
En face, les syndicats contestent ce bilan. La CGT estime que les fermetures et les plans sociaux continuent de s’enchaîner, et critique une politique de l’offre jugée trop favorable aux entreprises sans contreparties suffisantes. Elle réclame des aides conditionnées, davantage de pilotage public et une vraie stratégie industrielle. La CFDT, de son côté, insiste sur un point similaire : sans tissu industriel de base, il n’y a pas de réindustrialisation durable.
Le patronat défend une autre lecture. Le Medef plaide pour plus de compétitivité, davantage d’innovation et un cadre européen capable de soutenir la production face à la concurrence mondiale. Cette approche bénéficie d’abord aux entreprises qui investissent, mais aussi, selon ses défenseurs, à l’emploi et à la souveraineté industrielle. Le désaccord porte donc moins sur l’objectif que sur les moyens : faut-il accompagner les entreprises, ou les contraindre plus fermement en échange des aides ?
Dans les faits, la réindustrialisation ne se joue pas seulement à Paris. Elle dépend du prix de l’énergie, de la disponibilité de main-d’œuvre qualifiée, de la capacité des sous-traitants à suivre, et du temps nécessaire pour amortir des investissements très lourds. Elle dépend aussi des produits fabriqués : un site de pneus peut survivre s’il s’adapte, mais il reste exposé à la concurrence internationale et aux changements rapides du marché automobile.
Ce qu’il faudra surveiller dans les prochaines semaines
La suite se jouera moins dans les discours que dans les chiffres. Il faudra regarder si la modernisation de l’usine d’Amiens se traduit par des emplois stabilisés, des volumes maintenus et des investissements tenus dans la durée. Il faudra aussi suivre les prochains arbitrages publics sur l’industrie, alors que les syndicats demandent des conditions plus strictes sur les aides et que le gouvernement cherche à défendre son bilan de réindustrialisation.
Autrement dit, Amiens sert de test. Si l’usine tient ses promesses, elle renforcera l’idée qu’une industrie lourde peut encore se maintenir en France. Si elle n’est qu’un îlot dans un paysage qui continue de se fragiliser, le débat sur la réindustrialisation restera ce qu’il est souvent aujourd’hui : un combat de chiffres autant qu’un combat de récits.



