Réparation des enfants réunionnais : l’État reconnaît enfin une faute, mais les victimes attendent encore des réponses concrètes
Le Parlement a définitivement adopté la loi sur la réparation des enfants réunionnais déplacés entre 1962 et 1984. La mesure crée une commission, une journée d’hommage et un droit à indemnisation.

Pour les anciens enfants réunionnais déplacés vers l’Hexagone, l’enjeu n’est plus seulement de faire reconnaître une faute. Il s’agit désormais de savoir si l’État va aussi réparer, concrètement, des vies cassées.
Une loi votée, un siècle de silence qui se referme enfin
Le Parlement a définitivement adopté la proposition de loi visant à réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale entre 1962 et 1984. Le Sénat a voté le texte à l’unanimité après son adoption par l’Assemblée nationale le 28 janvier 2026. Le dossier législatif du Sénat confirme qu’il s’agit désormais d’une “petite loi”, c’est-à-dire d’un texte adopté dans les mêmes termes par les deux chambres.
Cette affaire remonte à une politique d’État menée pendant plus de vingt ans. Selon le rapport parlementaire, l’État a organisé, à partir du début des années 1960, le déplacement de mineurs réunionnais relevant de l’aide sociale à l’enfance vers des départements hexagonaux, dans un contexte de forte croissance démographique à La Réunion et d’exode rural en métropole. Le rapport rappelle aussi que la majorité de ces enfants n’a pas été envoyée dans la Creuse, même si ce département a donné son nom à l’épisode.
Les chiffres donnent la mesure du dossier. Le texte voté évoque 2 015 mineurs déplacés entre 1962 et 1984, vers 83 départements hexagonaux. À l’Assemblée nationale, plusieurs interventions ont décrit une politique “planifiée” par l’État, destinée à repeupler des territoires ruraux frappés par la baisse démographique. Le rapport de la commission des affaires sociales souligne, lui, que cette histoire a longtemps été tue avant de revenir dans le débat public au début des années 2000.
Ce que prévoit la loi
Le texte crée d’abord une commission pour la mémoire des anciens mineurs de La Réunion transplantés en France hexagonale. Il institue aussi une journée nationale d’hommage le 18 février. Enfin, il ouvre un droit à réparation financière sous forme d’allocation forfaitaire, financée par un fonds mis en place par l’État. Le rapport de l’Assemblée nationale détaille également un établissement public à caractère administratif dédié à cette mémoire, même si la version définitivement adoptée a fait l’objet d’ajustements au Sénat.
Concrètement, cette réparation change plusieurs choses à la fois. D’abord, elle reconnaît un préjudice moral et matériel, au-delà du seul rappel historique. Ensuite, elle peut aider des personnes qui vivent encore avec des parcours marqués par la rupture familiale, les trajectoires scolaires inachevées ou la précarité. Le rapport parlementaire évoque des difficultés durables, parfois des troubles psychologiques, des ruptures d’identité et des conditions de vie fragiles.
Pour les bénéficiaires, l’enjeu est autant symbolique que pratique. Beaucoup attendent une reconnaissance formelle de leur histoire, avec des conséquences sur leurs démarches, leur santé mentale et leur rapport à la famille d’origine. Pour l’État, en revanche, la loi crée une obligation politique et budgétaire : il faudra identifier les ayants droit, fixer les modalités d’accès au dispositif et faire fonctionner la commission, le fonds et l’hommage national.
Entre réparation et limites du dispositif
La Fédération des enfants déracinés des Drom y voit une “journée historique”. Sa présidente, Marie-Germaine Périgogne, présente le vote comme l’aboutissement de décennies de combat. Elle réclame désormais un mot supplémentaire : le pardon du président de la République au nom de l’État français. Cette demande s’inscrit dans une logique simple : une réparation financière ne suffit pas, selon les associations, si elle n’est pas accompagnée d’un geste politique clair.
Le contre-champ est plus institutionnel. Au Sénat comme à l’Assemblée nationale, le texte a été défendu comme une réponse de la Nation à une faute publique. Le rapporteur de l’Assemblée rappelle toutefois que l’histoire ne peut être réduite à une lecture purement mémorielle : il faut aussi régler les problèmes administratifs, juridiques et humains laissés par ces placements forcés ou consentis dans un cadre très inégal. Autrement dit, la loi donne un cadre, mais elle ne referme pas tout.
La discussion politique laisse aussi apparaître une hiérarchie des responsabilités. La Creuse a accueilli le plus grand nombre d’enfants déplacés, mais les travaux parlementaires insistent sur un point : le département n’a pas инициé cette politique. La responsabilité visée est d’abord celle de l’État, de ses services sociaux et du dispositif public qui a organisé les transferts. C’est une nuance importante. Elle évite de faire porter la faute sur un territoire qui a surtout servi de point d’arrivée.
Le précédent politique existe déjà. En 2017, Emmanuel Macron avait reconnu que cette politique constituait une faute et qu’elle avait aggravé la détresse des enfants concernés. La nouvelle loi n’efface pas cette phrase, mais elle la prolonge dans le droit. C’est là que se joue le changement : la mémoire devient un dispositif, et la repentance attendue devient une réparation encadrée.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le prochain rendez-vous, c’est la mise en œuvre. Les regards vont se tourner vers la création effective de la commission, les critères d’accès à l’allocation forfaitaire et le calendrier de la journée nationale d’hommage du 18 février. Reste aussi la question politique posée par les associations : le geste de réparation sera-t-il accompagné d’un pardon présidentiel, ou s’arrêtera-t-il au seuil du droit ?



