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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Double bachelor Sciences Po-ESCP : un cursus très sélectif pour retenir les talents, mais à quel prix pour l’accès ?

Sciences Po et ESCP lancent un double bachelor en anglais pour attirer des lycéens tentés par l’étranger. Le projet promet un parcours d’excellence, mais soulève aussi la question du coût et de la sélection sociale.

Journaliste dans une rédaction française préparant un sujet sur Sciences Po et ESCP, avec micro, carnet et écrans flous.

Quand les meilleures écoles veulent garder les élèves les plus mobiles

Pourquoi tant de lycéens français partent-ils encore à l’étranger après le bac, alors même que les formations d’élite se multiplient en France ? C’est à cette fuite des profils les plus convoités que Sciences Po et ESCP veulent répondre avec un nouveau double bachelor en anglais.

L’idée est simple sur le papier. Offrir un parcours commun, plus international, pour éviter qu’une partie des candidats ne choisisse Londres, Amsterdam ou ailleurs dès la sortie du lycée. Le message est clair : si les établissements français veulent garder leurs talents, ils doivent proposer autre chose qu’un diplôme prestigieux. Ils doivent proposer une trajectoire.

Ce que prévoient Sciences Po et ESCP

Le programme annoncé doit durer quatre ans. Il sera entièrement enseigné en anglais. Il prendra la forme d’un bachelor commun entre l’institut d’études politiques parisien et l’école de commerce. La première promotion devrait compter entre 40 et 60 étudiants. Dans le détail, environ la moitié des places passera par Parcoursup dès mars 2027. L’autre moitié sera ouverte à des candidatures venues de l’étranger.

Les lycéens qui entreront en terminale à la rentrée 2026 sont les premiers concernés. Autrement dit, le calendrier est déjà lancé. Le parcours sera organisé autour de deux logiques qui se complètent : les sciences humaines et sociales du côté de Sciences Po, et la gestion du côté d’ESCP. L’objectif affiché est de former des profils capables de naviguer entre politique, économie et management.

Pour Sciences Po, ce n’est pas un virage isolé. L’établissement propose déjà des doubles diplômes de bachelor sur quatre ans. Le principe est connu : trois ans deviennent quatre quand un partenaire est associé au cursus. ESCP, de son côté, a déjà son bachelor en management, reconnu au niveau bac+3 par le ministère de l’enseignement supérieur.

Le vrai enjeu : retenir, mais aussi trier

Sur le plan pédagogique, le projet répond à une attente réelle. Les formations internationales à destination des bons élèves sont devenues un marché concurrentiel. Les familles qui en ont les moyens regardent de plus en plus les offres hors de France. Dans ce paysage, un cursus franco-français, même excellent, ne suffit pas toujours à faire la différence.

Mais le projet dit aussi autre chose : les écoles les plus sélectives cherchent à capter les étudiants avant qu’ils ne partent vers les circuits anglo-saxons. C’est une stratégie de rétention, mais aussi de captation. Elle profite d’abord à l’institution, qui sécurise ses meilleurs candidats, puis aux étudiants déjà bien placés socialement, capables d’assumer la compétition, la mobilité et les coûts associés.

Car le prix compte. Le bachelor d’ESCP affiche, pour la rentrée de septembre 2026, 20 100 euros la première année pour un étudiant européen, puis 20 250 euros la deuxième et 20 350 euros la troisième. Pour un non-européen, on monte à 26 300 euros, puis 26 450 et 26 550 euros. Ces montants n’incluent ni le logement ni les frais de voyage. En clair, l’internationalisation a un coût très concret.

Sciences Po n’est pas dans une logique de gratuité non plus. La Cour des comptes rappelle que les droits maximums atteignaient 14 720 euros par an pour le bachelor en 2024-2025. Elle souligne aussi une singularité française : l’établissement cumule des frais élevés et un soutien public important. Le rapport insiste même sur la nécessité de faire des économies et de développer d’autres ressources.

Cette tension est centrale. D’un côté, les écoles veulent rester attractives face à la concurrence mondiale. De l’autre, plus elles montent en gamme, plus elles sélectionnent par le dossier, par la langue, par le niveau scolaire et par la capacité à financer un parcours long. Le double bachelor peut donc ouvrir une porte. Mais il peut aussi renforcer l’entre-soi qu’il prétend corriger.

Les lignes de fracture : prestige, accès, argent

Les défenseurs du projet mettent en avant un argument solide : à l’heure où les métiers de direction exigent une double culture, politique et économique, un cursus hybride peut donner un avantage réel. ESCP parle d’ailleurs de profils capables de relier management, science et technologie sur d’autres filières récentes. Sciences Po, de son côté, revendique déjà une formation fondée sur les sciences humaines, l’ouverture internationale et l’engagement civique.

Les critiques, elles, pointent l’effet de sélection. La Cour des comptes rappelle que seuls 16,7 % des étudiants en bachelor de Sciences Po payent le maximum des frais, ce qui montre l’ampleur du système progressif, mais aussi la dépendance de l’établissement à ce modèle. Dans le même temps, les analyses sur les grandes écoles rappellent depuis longtemps que l’ouverture sociale reste un combat, pas un acquis.

Autre angle mort : qui pourra vraiment profiter de ce type de parcours ? Les élèves très bien préparés, souvent issus de familles informées sur les codes de l’enseignement supérieur, y auront un accès plus facile. Les autres devront franchir davantage de barrières. Le bilinguisme, le coût de la vie à Paris ou à l’étranger, la mobilité sur plusieurs campus et la durée du cursus pèsent lourd dans la balance.

Les bourses existent. ESCP dit pouvoir couvrir entre 10 % et 50 % des frais de scolarité selon les critères de mérite, de diversité et de ressources. Mais cette aide ne couvre pas les frais de service ni les dépenses du quotidien. Elle atténue le problème sans le faire disparaître.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Le point décisif sera la mise en œuvre. Les deux écoles devront préciser les critères d’admission, la place exacte de Parcoursup, le niveau d’anglais attendu, les modalités de bourse et le coût total du parcours. Elles devront aussi montrer si ce double bachelor reste une vitrine ou devient un vrai outil d’ouverture.

Il faudra aussi surveiller le profil des recrutés. Si le programme attire surtout des lycéens déjà ultra-sélectifs, il confortera une logique de distinction. S’il parvient à diversifier le recrutement sans baisser l’exigence académique, il pourra servir de test grandeur nature pour une autre idée de l’excellence. La bataille ne se jouera donc pas seulement sur le prestige du diplôme. Elle se jouera sur les profils qu’il amènera jusqu’au bout.

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