Pourquoi une victoire du RN en 2027 pourrait bousculer la défense française et inquiéter Bruxelles
À Strasbourg, des eurodéputés s’interrogent déjà sur les effets d’une victoire du RN en 2027. Derrière la présidentielle, c’est la continuité de la dissuasion française, de l’OTAN et de la défense européenne qui est en jeu.

À Strasbourg, une question simple traverse déjà les couloirs : qui tiendra la barre en 2027, si la France change brutalement de cap politique ? Pour les eurodéputés, ce n’est pas un débat abstrait. C’est la possibilité, très concrète, de voir évoluer la place de la France dans la défense européenne, dans l’OTAN et dans le dispositif nucléaire français.
Une inquiétude très politique, née d’un sujet très militaire
Le décor compte. Depuis le début de l’année 2026, l’exécutif français a remis la dissuasion nucléaire au centre du jeu. Le 2 mars, à l’Île Longue, Emmanuel Macron a évoqué une « dissuasion avancée », présentée comme une manière de penser la sécurité française dans la profondeur du continent européen, tout en maintenant la souveraineté nationale. Le ministère des Armées a confirmé que ce discours devait rappeler les grandes caractéristiques de la doctrine française et ouvrir des ajustements liés au contexte stratégique. Le déplacement présidentiel à l’Île Longue et le dossier préparatoire du ministère des Armées montrent bien que le nucléaire n’est pas un symbole figé. C’est un outil politique vivant.
Dans ce contexte, certains eurodéputés s’interrogent sur le scénario d’une victoire du RN à la présidentielle. Leur crainte est claire : un changement d’orientation à Paris pourrait bousculer un équilibre déjà fragile. La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne et l’un des piliers de sa crédibilité militaire. Elle joue aussi un rôle central dans l’OTAN, où elle a réintégré pleinement les structures militaires en 2009, après son retrait du commandement intégré en 1966. Le ministère français de l’Europe et des affaires étrangères le rappelle noir sur blanc. La relation entre la France et l’OTAN reste donc un sujet sensible, parce qu’elle touche à la fois à l’alliance atlantique et à l’autonomie française.
Ce que cela changerait, concrètement
Si l’extrême droite arrivait à l’Élysée, la première question serait celle de la continuité. Aujourd’hui, la doctrine française repose sur une ligne simple : décision nationale, contrôle national, et aucun abandon de la souveraineté nucléaire. Le discours d’Île Longue a même réaffirmé que la dissuasion reste strictement défensive. Mais les mots comptent autant que les textes. Une nouvelle majorité pourrait infléchir le ton, les priorités, les coopérations et le périmètre des discussions avec les partenaires européens.
Pour les grands États membres, cela aurait des effets immédiats. La France sert de point d’appui à ceux qui veulent une Europe de la défense moins dépendante des États-Unis. Le Parlement européen a d’ailleurs poussé, en 2026, vers un marché commun de la défense et une réduction des dépendances industrielles hors UE. Les eurodéputés ont adopté des propositions pour renforcer l’industrie européenne de défense. Mais pour les pays plus exposés à la Russie, l’enjeu est plus direct : ils attendent des garanties, pas des débats théoriques. Une France qui hésiterait sur sa ligne de sécurité créerait un vide que personne ne voudrait combler seul.
Pour les citoyens, le sujet est moins spectaculaire qu’il n’y paraît. Il touche pourtant à des domaines concrets : budget militaire, coopération avec les alliés, commandes d’armement, choix industriels, et donc emploi dans les filières de défense. Il touche aussi à la crédibilité diplomatique de la France. Quand Paris parle de souveraineté, ses partenaires écoutent. Quand Paris vacille, ils ajustent leurs plans. C’est la mécanique de la dissuasion : elle ne sert pas seulement à frapper. Elle sert surtout à empêcher l’adversaire d’agir.
Des partisans de l’autonomie, des critiques sur la méthode
Les partisans d’une ligne plus dure à l’égard de l’intégration européenne soutiennent, eux, qu’il serait incohérent de déléguer davantage la sécurité française à Bruxelles ou à l’OTAN. Cette lecture rejoint une vieille matrice politique : la défense reste l’un des derniers domaines où l’État conserve une liberté d’action presque totale. La France n’a jamais renoncé à son autonomie nucléaire, et même après son retour dans le commandement intégré, elle a gardé une singularité dans l’Alliance. Ce point est rappelé par la position française sur l’Europe de la défense.
Mais la critique existe, et elle est solide. Dans les institutions européennes, beaucoup jugent qu’un tournant nationaliste à Paris affaiblirait la capacité collective à répondre à la guerre en Ukraine, aux menaces hybrides et aux ruptures possibles dans le lien transatlantique. Le Parlement européen a d’ailleurs insisté en 2026 sur le fait que les partenariats de sécurité doivent rester compatibles avec l’autonomie stratégique de l’Union tout en demeurant complémentaires de l’OTAN. La ligne du Parlement sur les partenariats de défense va exactement dans ce sens : plus d’Europe, sans rupture brutale avec l’Alliance atlantique.
Autrement dit, le vrai débat n’oppose pas seulement deux visions de la France. Il oppose aussi deux manières de sécuriser l’Europe. L’une mise sur la centralité française, son arme nucléaire et sa liberté de décision. L’autre veut transformer cette centralité en levier collectif, avec des coopérations plus étroites et des capacités partagées. Entre les deux, les eurodéputés mesurent surtout une chose : la présidentielle française de 2027 ne sera pas seulement un rendez-vous national. Elle dira aussi si l’Europe peut compter sur Paris comme moteur stable, ou comme variable politique.
Ce qu’il faut surveiller
Dans les prochaines semaines, le signal le plus important viendra des débats publics français sur la défense et des prises de position des forces politiques à mesure que l’élection présidentielle se rapproche. À Bruxelles et à Strasbourg, les élus regarderont aussi les gestes concrets : maintien ou non des dialogues stratégiques avec les partenaires européens, continuité de la ligne française sur l’OTAN, et place donnée à la défense européenne dans la campagne. C’est là que se jouera, au fond, la vraie question : la France restera-t-elle un pilier prévisible de la sécurité européenne, ou deviendra-t-elle un objet d’incertitude politique ?



