Le 28 juin 1974 : le Sénat fait entrer les 18 ans dans la citoyenneté adulte
Derrière une réforme aujourd’hui évidente se joue une question toujours brûlante : qui la République juge-t-elle assez mûr pour décider ? En 1974, le Parlement choisit d’élargir le corps civique plutôt que de le tenir à distance.

Le 28 juin 1974, dans l’hémicycle du Palais du Luxembourg, le Sénat adopte le projet de loi qui abaisse la majorité de 21 à 18 ans. Le vote est net : 261 voix pour, 4 contre. En quelques lignes de droit, près de trois années de jeunesse changent de statut politique, civil et symbolique.
Ce jour-là, la France ne se contente pas d’ajouter de nouveaux électeurs aux listes. Elle redéfinit ce qu’elle appelle un adulte. Elle lie la capacité de voter, de contracter, d’agir en justice, de choisir sa vie civile à un même seuil : 18 ans. Un demi-siècle plus tard, ce seuil reste au cœur de nos débats sur la jeunesse, l’abstention, le vote à 16 ans et la confiance accordée aux nouvelles générations.
Une réforme de début de septennat, portée par l’après-1968
Le décor est celui de l’été 1974. Georges Pompidou est mort le 2 avril. Valéry Giscard d’Estaing vient d’être élu président de la République, le 19 mai, face à François Mitterrand. Il a 48 ans, veut incarner une modernisation libérale et sociétale du pays, et entend rompre avec une partie des codes gaulliens. L’abaissement de la majorité fait partie de cette promesse de rajeunissement politique.
La mesure n’arrive pourtant pas de nulle part. Depuis les années 1960, la société française a changé. Les jeunes travaillent plus tôt pour certains, étudient plus longtemps pour d’autres, contestent davantage, consomment, s’organisent, se syndiquent, manifestent. Mai 1968 a laissé une empreinte durable : l’autorité familiale, scolaire et politique ne se décrète plus de la même manière. Le droit, lui, conserve encore une frontière héritée d’un autre âge : la majorité civile à 21 ans.
Le gouvernement souhaite d’abord abaisser la majorité électorale. Mais le débat parlementaire conduit à un choix plus ample. Comme le rappelle le compte rendu du Sénat, le texte discuté le 28 juin 1974 diffère du projet initial du gouvernement, qui ne proposait que l’abaissement de l’âge du vote. La commission des lois du Sénat estime alors qu’on ne peut pas dissocier majorité civile et majorité électorale : être électeur et être majeur relèvent d’un même statut juridique et politique. Le dossier est consultable dans le compte rendu officiel de la séance du Sénat du 28 juin 1974.
Cette articulation est décisive. Elle dit quelque chose de la culture républicaine française : le vote n’est pas seulement une opinion glissée dans une urne ; il est l’expression d’un citoyen juridiquement capable. Dans la Constitution de 1958, l’article 3 prévoit que sont électeurs les nationaux français majeurs jouissant de leurs droits civils et politiques. Le Parlement choisit donc la cohérence : si l’on vote à 18 ans, on devient majeur à 18 ans.
Le 28 juin 1974, un vote massif pour changer le seuil de l’âge adulte
La séance du 28 juin est technique, mais son enjeu est immense. Les sénateurs examinent un projet de loi déclaré d’urgence, adopté auparavant par l’Assemblée nationale. Le rapporteur Jacques Genton expose les raisons de la réforme. Il rappelle que plusieurs pans du droit reconnaissent déjà des capacités aux moins de 21 ans : la majorité pénale est fixée à 18 ans depuis 1945, certaines formes d’émancipation existent, l’activité professionnelle et syndicale des jeunes est encadrée avant 21 ans. Le droit civil est donc en retard sur la pratique sociale.
Le débat porte aussi sur la responsabilité. Abaisser la majorité ne signifie pas seulement ouvrir des droits ; cela signifie assumer des actes. Dans l’esprit des parlementaires, le jeune majeur ne devient pas seulement électeur. Il devient pleinement sujet de droit. Il peut accomplir les actes de la vie civile, prendre des engagements, gérer ses affaires, répondre de ses choix.
À l’issue des discussions, le scrutin public donne un résultat sans ambiguïté : 261 voix pour, 4 contre. Le président de séance constate : le Sénat a adopté. Cette séquence, brève dans le compte rendu, a pourtant la densité des grands basculements institutionnels. Il n’y a pas de scène spectaculaire, pas de foule devant le Palais du Luxembourg. Mais la République vient d’ouvrir sa porte à des millions de jeunes adultes.
La loi est promulguée quelques jours plus tard : la loi n° 74-631 du 5 juillet 1974 fixant à dix-huit ans l’âge de la majorité modifie le code civil et le code électoral. L’article 11 prévoit que, dans les dispositions légales où l’exercice d’un droit civil dépendait d’une condition d’âge de 21 ans, cet âge est remplacé par 18 ans. L’article relatif au code électoral fixe le même seuil pour être électeur.
Le changement est concret. À 18 ans, on peut voter. Mais on peut aussi accomplir les actes de la vie civile. La réforme touche la nationalité, certaines règles civiles, le service national, des dispositions pénales transitoires. Elle ne se limite pas à l’isoloir. Elle recompose l’entrée dans la responsabilité juridique.
Elle produit aussi un effet politique immédiat. Les jeunes de 18 à 20 ans deviennent des citoyens à part entière. La France leur reconnaît une capacité de jugement dans les affaires publiques. Ce geste est d’autant plus fort qu’il comporte une part d’incertitude électorale. Ajouter des électeurs, c’est accepter que le corps électoral change, que les équilibres bougent, que le pouvoir en place ne sache pas exactement ce que feront ces nouveaux citoyens.
La majorité à 18 ans, un seuil toujours disputé dans une démocratie vieillissante
Cinquante-deux ans plus tard, la réforme de 1974 paraît évidente. Elle ne l’était pas. Et c’est précisément ce qui la rend utile pour penser le présent. Toute démocratie fixe une frontière : qui vote, qui attend, qui décide, qui est représenté sans participer directement ? Cette frontière n’est jamais neutre. Elle traduit une idée de la maturité, mais aussi une idée de la confiance.
Aujourd’hui, 18 ans reste le seuil commun de la citoyenneté civile et électorale. Il structure les listes électorales, les campagnes, les politiques publiques, les discours sur la jeunesse. L’Insee indique qu’au 8 mai 2024, la France comptait 49 339 714 électeurs inscrits sur une liste électorale. En France métropolitaine et dans les DROM, 95 % des Français en âge de voter étaient inscrits sur une liste communale ; chez les 18-24 ans, le taux atteint 100 %, principalement grâce à l’inscription d’office à 18 ans. L’institut précise aussi que 1,8 million de jeunes nés entre mi-2004 et début 2006 ont été inscrits d’office depuis la présidentielle de 2022. Ces données sont disponibles dans la publication de l’Insee sur la vie citoyenne et les listes électorales en 2024.
Ce chiffre est important. Il montre que l’obstacle n’est plus seulement l’inscription. La République sait désormais faire entrer administrativement les jeunes dans le corps électoral. Le problème se déplace : une fois inscrits, votent-ils ? À quelles élections ? Avec quelle régularité ? Avec quel sentiment d’être représentés ?
Les législatives anticipées de 2024 ont offert un exemple saisissant. Selon Ipsos, la participation au premier tour a atteint 66,7 %, contre 47,5 % en 2022. Le rebond a concerné aussi les jeunes, même si leur participation reste plus fragile que celle des générations plus âgées. Au second tour, Ipsos estime que 41 % des 18-24 ans se sont abstenus, contre 15 % des plus de 70 ans. Les résultats détaillés figurent dans l’analyse Ipsos sur le profil des abstentionnistes au second tour des législatives 2024.
La leçon politique est claire : donner le droit de vote ne suffit pas à fabriquer la participation. En 1974, le Parlement a réglé la question du seuil. En 2026, la France affronte celle de l’usage effectif de ce droit. Les jeunes sont inscrits, mais une partie d’entre eux votent de manière intermittente. Ils peuvent se mobiliser fortement lors d’un scrutin perçu comme décisif, puis se retirer lors d’élections jugées lointaines ou verrouillées. Ce rapport discontinu au vote n’est pas une anomalie morale. C’est un symptôme démocratique.
Le débat sur le vote à 16 ans prolonge directement celui de 1974. Ses partisans y voient un moyen d’ancrer plus tôt l’habitude civique, de reconnaître une génération déjà concernée par l’école, le climat, les transports, le numérique, la dette publique. Ses opposants répondent que la majorité électorale et la majorité civile sont liées par la Constitution, et qu’abaisser seulement le vote à 16 ans créerait une difficulté juridique majeure. En 2021, la commission des lois du Sénat n’a pas adopté une proposition de loi visant un nouveau pacte de citoyenneté avec la jeunesse, qui comprenait notamment le vote à 16 ans. Son rapport souligne que l’abaissement de la seule majorité électorale supposerait soit de modifier l’article 3 de la Constitution, soit d’abaisser aussi la majorité civile. Le rapport est consultable sur le site du Sénat consacré au vote à 16 ans et à la citoyenneté des jeunes.
On retrouve ici le nœud de 1974. Le vote n’est pas une simple technique de consultation. C’est une définition de la citoyenneté. Abaisser l’âge électoral revient à dire que l’on accepte de partager plus tôt la souveraineté. Maintenir le seuil à 18 ans revient à considérer que la majorité civile et politique doit rester un bloc. Dans les deux cas, c’est un choix politique, pas seulement un calcul administratif.
La réforme de 1974 rappelle aussi une chose souvent oubliée : la démocratie française s’est élargie par décisions successives. Le suffrage universel masculin, le vote des femmes, l’abaissement de la majorité, l’inscription d’office des jeunes, chaque étape a déplacé la frontière du corps civique. À chaque fois, des arguments de prudence ont rencontré des arguments de confiance.
En 2026, la question n’est donc pas seulement de savoir si les jeunes votent assez. Elle est de savoir quelle place la République leur donne entre deux scrutins. Le service civique, les conseils de jeunes, l’éducation morale et civique, les consultations locales, les mouvements associatifs ou syndicaux ne remplacent pas le vote. Mais ils peuvent éviter que le droit politique accordé à 18 ans ne reste une formalité sans expérience collective.
Le 28 juin 1974, le Sénat a fait plus que ratifier une promesse présidentielle. Il a acté une confiance : à 18 ans, un individu peut être tenu pour capable de participer à la décision commune. Cette confiance n’a rien d’automatique. Elle se construit, se transmet, se répare parfois. Mais elle demeure le cœur du pacte civique. Une démocratie ne se contente pas de compter ses jeunes électeurs. Elle doit leur donner des raisons de croire que leur voix compte.



