Minerais critiques : les industriels réclament une « boîte à outils » pour financer le temps long
Réunis à l'Assemblée nationale, les grands noms de la filière (Eramet, Imerys, A3M) ont dressé la même feuille de route : sans prix planchers, contrats d'achat garantis et argent public patient, la France ne rattrapera pas son retard minier sur la Chine.

Trois semaines après le G7 d’Évian et ses 64 milliards d’euros d’investissements annoncés dans les chaînes de valeur des minerais critiques, la filière industrielle française a profité d’un colloque organisé par L’Hémicycle au Palais Bourbon, le 7 juillet, pour poser une question de fond : comment financer une industrie dont le cycle d’investissement se compte en décennies ? Accueillis par le député Christophe Naegelen, industriels, investisseurs et pouvoirs publics ont convergé vers un même diagnostic : l’accès à la ressource n’est plus un problème de compétitivité, mais de financement patient et de volonté politique.
Le diagnostic financier le plus précis est venu de Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, l’une des rares entreprises minières et métallurgiques européennes intégrées, présente sur trois continents. Elle a pointé un blocage structurel européen : le financement d’un projet minier reste conditionné à la signature d’un contrat d’offtake avec un industriel de l’aval.
« La mine, c’est le temps long, et le temps long relève des stratégies étatiques »
a-t-elle résumé. Or une mine met dix à quinze ans à produire, un horizon incompatible avec la visibilité d’un constructeur automobile. À l’inverse, la Chine a « saisi les gisements dès leur identification » et investi, selon les chiffres cités au colloque, 300 milliards de dollars dans des mines hors de son territoire, dont 33 milliards pour la seule année 2025. À cette aune, les 64 milliards d’Évian donnent la mesure du rattrapage à accomplir.
Le précédent Mountain Pass
Le modèle de référence cité est américain. À Mountain Pass, seule mine de terres rares des États-Unis, c’est le département de la Défense, et non les industriels de l’aval, qui a débloqué le projet via un contrat à prix garanti. Cette logique est documentée : dès 2022, le Pentagone avait accordé 35 millions de dollars à l’exploitant MP Materials pour bâtir une unité de séparation des terres rares lourdes, dans le cadre d’un effort de résilience de la chaîne d’approvisionnement chiffré à plus de 100 millions de dollars.
C’est précisément ce type d’outil, joint à des prix planchers protégeant des dumpings orchestrés depuis la Chine, à des quotas et à des exigences de contenu local, que la filière française appelle de ses vœux.
Une demande d’outils coercitifs
Raphaël Rëy, président de l’A3M (Alliance des minerais, minéraux et métaux), qui fédère l’ensemble de la filière, a détaillé les leviers à consolider : garanties publiques d’achat, prix planchers, stocks stratégiques et conditions de bancabilité des projets. Les prix planchers visent à protéger des dumpings orchestrés depuis la Chine, ceux-là mêmes qui ont fragilisé la raffinerie Solvay de La Rochelle. L’engagement des donneurs d’ordres (automobile, aéronautique, nucléaire) auprès de la filière est présenté comme un levier décisif pour sécuriser les approvisionnements.
Christel Bories a rappelé qu’Eramet apporte deux atouts complémentaires. Le premier est technologique : le groupe exploite en Argentine, sur le salar de Centenario, la seule technologie d’extraction directe du lithium (DLE) propriétaire non chinoise à fonctionner à l’échelle industrielle. Inaugurée en 2024, l’usine vise 24 000 tonnes d’équivalent carbonate de lithium par an à pleine capacité, avec un potentiel de long terme supérieur à 75 kt, ce qui fait d’Eramet le premier producteur européen de lithium par DLE.
Rouvrir une chaîne du lithium en France
Côté aval, le projet EMILI d’Imerys illustre le montage financier recherché. Leader mondial des spécialités minérales, présent dans 50 pays sur 150 sites, Imerys s’apprête à produire pour la première fois un métal. Vincent Dufief, Group Corporate Affairs Vice-President du groupe, a détaillé ce gisement de lithium situé dans l’Allier, sous une carrière de kaolin, qualifié après 100 millions d’euros d’études comme l’un des cinq plus gros gisements de lithium en roche dure d’Europe, avec une teneur supérieure à 1 %. La production visée est de 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, soit l’équivalent des besoins de 700 000 véhicules électriques.
Conçu dès l’origine pour être acceptable (mine souterraine, transport maîtrisé, débat public sous l’égide de la Commission nationale du débat public), le projet a bénéficié du crédit d’impôt industrie verte, de subventions européennes de l’Innovation Fund et d’une prise de participation en equity de 50 millions d’euros de la Banque des Territoires, dont
« la valeur va bien au-delà du financement : elle rassure les autres investisseurs sur le sérieux du projet ».
Vincent Dufief a également plaidé pour l’inscription, dans l’Industrial Accelerator Act européen, de seuils contraignants de lithium extrait, raffiné et recyclé en Europe, l’ambition affichée du Critical Raw Materials Act ne se traduisant aujourd’hui par aucune obligation concrète. Il a enfin alerté sur les processus en cours de classification du lithium comme produit dangereux, qui rendraient les batteries en fin de vie non recyclables et anéantiraient l’effort de réindustrialisation.
L’État actionnaire assumé
Le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, a revendiqué le rôle de l’État actionnaire :
« Pouvoir compter sur des entreprises françaises, dans lesquelles l’État est d’ailleurs actionnaire, pour accompagner la diversification de nos ressources en métaux critiques, c’est un atout de plus dans la manche de la France. »
Il a articulé la réponse française autour de trois niveaux : le Critical Raw Materials Act européen, qui fixe des objectifs à horizon 2030 (10 % d’extraction, 40 % de transformation et 25 % de recyclage des besoins de l’Union sur son sol, avec un plafond de 65 % d’approvisionnement depuis un même pays tiers) ; la diplomatie des minerais portée par la DIAMMS ; et la reconstruction d’outils de raffinage, avec Solvay à La Rochelle, le projet Caremag à Lacq et MagREEsource à Grenoble.
Le message vidéo du délégué interministériel Benjamin Gallezot a chiffré l’effort déjà engagé : 7 milliards d’euros mobilisés sur le raffinage et la transformation, et une vingtaine de partenariats internationaux en déploiement. Reste que l’objectif de 10 % d’extraction européenne acte, en creux, que 90 % des approvisionnements resteront importés, ce qui fait des entreprises capables d’opérer à l’étranger, avec leurs propres standards, un actif de souveraineté autant qu’un instrument industriel.



