Après le drame, le Dr François Turmel appelle le ministère de la Santé à ne plus perdre un instant
Quelques jours après le décès d'une jeune femme de 25 ans à Nice, dans un contexte d'injections esthétiques clandestines, Parlons Politique a rencontré en exclusivité le Dr François Turmel, président du Syndicat National des Médecins Esthétiques. Pour nous, il analyse les circonstances de ce nouveau drame, analyse les failles du système et interpelle directement les pouvoirs publics. Entre explosion des « fake injectors », retard des réformes et urgence sanitaire, il livre un constat sans concession sur un phénomène qui, selon lui, ne cesse de prendre de l'ampleur. Et fait une demande simple et urgente : que les conditions de prescription et de délivrance de la toxine soient ouvertes immédiatement aux médecins esthétiques.

Docteur, qu’est-ce qui a conduit à ce nouveau drame ?
Dr Turmel : Ce que je sais me vient d’un médecin de mes connaissances à Nice, en lien avec la personne décédée. La patiente, une femme de 25 ans, s’est rendue à ce rendez-vous pour une injection accompagnée de son fiancé. La personne censée réaliser l’injection venait de l’extérieur de l’institut. Quand la situation a mal tourné, elle serait partie, laissant la propriétaire de l’institut seule pour gérer la situation, sans être formée pour cela. Or, en cas de malaise vagal, s’il n’y a pas les gestes adaptés ni de défibrillateur sur place cela peut évoluer vers un arrêt cardiaque. Les secours seraient arrivés environ 20 minutes après les faits. Passé 15 minutes d’arrêt cardiaque, les chances de réanimation sont quasi nulles. Il semblerait que la personne qui devait pratiquer l’injection soit d’origine russe, sans diplôme. Ce qui aurait déclenché le malaise serait lié aux produits anesthésiants utilisés — des produits que cette personne n’avait pas le droit d’employer.
Peut-on dire que ce type d’accident est en augmentation ?
Dr Turmel : On n’a pas vraiment de visibilité là-dessus, parce que dans ce type d’instituts, beaucoup de patientes ont des complications et n’en parlent pas. Par contre quand il s’agit de nécroses — c’est-à-dire quand l’injection touche une artère, les patientes finissent aux urgences, et c’est seulement à cet endroit qu’une procédure de déclaration se déclenche automatiquement. À mon avis, il y a donc beaucoup plus de cas que ce qu’on recense officiellement. Cela dit, les données dont on dispose concernent surtout des injections du visage. Et dans le cas de Nice, à proprement parler, il n’y a même pas eu d’injection réalisée, la personne s’est enfuie avant.
Que font les pouvoirs publics pour éviter ce genre de situation ?
Dr Turmel : Il faudrait une campagne d’information et de sensibilisation forte. Cela fait un an que nous l’avons réclamé au ministère. Ce qui m’étonne dans ce genre d’affaires, c’est que des personnes acceptent de se faire injecter dans un appartement ou un hôtel, alors qu’elles savent très bien qu’elles ne sont pas dans un cabinet médical. Le vrai enjeu, c’est d’informer la population. Mais ce type de campagne demande des moyens financiers, et il n’y en a pas, donc ça ne se fait pas.
Quant aux sanctions existantes pour exercice illégal de la médecine, elles vont jusqu’à environ 30 000 € d’amende et deux ans de prison. Mais dans les faits, les condamnations à ce niveau sont rarissimes : on est plutôt sur quelques milliers d’euros, et le volet prison reste le plus souvent du sursis.
Les sanctions actuelles vous paraissent-elles suffisamment dissuasives ?
Dr Turmel : Non. On voit des personnes commettre des délits et être relâchées faute de place en prison — c’est assez hallucinant. Le manque de places pénitentiaires joue clairement en défaveur de la dissuasion sur ce type de dossier.
Des textes récents ont été adoptés concernant la régulation des produits comme la toxine botulique. Vont-ils assez loin, selon vous ?
Dr Turmel : Ces décrets et arrêtés, publiés au Journal Officiel, sont une bonne chose — ils actent notamment la reconnaissance d’une vraie formation en médecine esthétique, que nous réclamions depuis des années en tant que Syndicat National des Médecins Esthétiques, en lien avec le Conseil de l’Ordre. Mais ça ne règle pas le problème des injectrices illégales, parce que par définition, une injectrice illégale n’est pas identifiée. Il faudrait une veille active sur les réseaux sociaux pour les repérer — donc des moyens humains dédiés à cette surveillance, comme cela se fait par exemple pour la lutte contre la drogue.
Pourquoi certains médecins pourtant formés n’arrivent-ils plus à se fournir en toxine botulique ?
Dr Turmel : Il y a essentiellement deux produits en médecine esthétique : l’acide hyaluronique, injecté pour corriger les pertes de volume, et la toxine botulique, qui traite les rides d’expression. Jusqu’à récemment, on pouvait se procurer ces produits assez facilement, notamment via les pharmacies.
Pour les médecins esthétiques, la situation est différente. Ils prescrivent la toxine depuis des années, sans avoir toujours l’autorisation légale ou réglementaire réservée à cinq spécialités : chirurgiens plasticiens, dermatologues, ophtalmologistes, chirurgiens maxillo-faciaux, etc. Les médecins esthétiques — en pratique souvent d’anciens généralistes reconvertis — n’en faisaient pas partie.
L’année dernière, un laboratoire a outrepassé la réglementation, ce qui a été signalé à l’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament). Cela a déclenché un renforcement des contrôles, et les laboratoires ont freiné la distribution en pharmacie. Résultat : les médecins qui s’approvisionnaient par ce circuit — notamment ceux hors des cinq spécialités autorisées — se sont retrouvés en difficulté pour obtenir le produit, alors même que, dans certaines régions (PACA, région parisienne), la toxine peut représenter jusqu’à 80 % de l’activité de certains cabinets.
Un décret est censé permettre de régulariser la prescription pour les médecins esthétiques, mais sa mise en œuvre reste en décalage avec la réalité du terrain.
Quelles relations entretenez-vous avec le conseil national de l’Ordre des médecins ? Je n’ai pas vu de prise de parole de leur part sur ce sujet.
Dr Turmel : Nous avons d’excellentes relations avec le secrétaire qui gère le dossier de la médecine esthétique à l’Ordre National. Nous échangeons très régulièrement. Cela dit, beaucoup de décisions se prennent au cabinet de la ministre sans réelle consultation des syndicats en amont. Résultat : certaines mesures sont mal calibrées, parce qu’elles sont pensées par des personnes qui ne sont pas sur le terrain et qui ne mesurent pas toujours les difficultés d’application.
Sur l’absence de communication publique de l’Ordre : contrairement à nous, en tant que syndicat, ou à d’autres associations de défense des consommateurs, l’Ordre ne réagit pas publiquement de la même manière sur ce type d’affaire.
Si vous aviez cinq minutes avec la ministre de la Santé, quelles seraient vos demandes ?
Dr Turmel : Nous avons déjà été en partie entendus grâce au décret récent. Ce que nous demandons maintenant est simple et urgent : que les conditions de prescription et de délivrance de la toxine soient ouvertes immédiatement aux médecins esthétiques. Il est aberrant d’autoriser certains praticiens à injecter tout en l’interdisant à d’autres médecins formés… pendant que les injecteurs illicites font ce qu’ils veulent sans contrôle.
Vous êtes en contact avec les services du ministère depuis longtemps. Pourquoi ces sujets n’avancent-ils pas plus vite ?
Dr Turmel : Ça procrastine à tous les niveaux du ministère de la santé. J’ai rencontré plusieurs fois le cabinet, ainsi que la direction de l’offre de soins. On nous répond qu’il faut attendre un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS) pour avancer — un rapport en attente depuis près d’un an. J’ai moi-même été nommé expert sur ce dossier, et j’attends toujours. Chacun “ouvre son parapluie” : personne ne veut prendre la responsabilité de trancher. La HAS auditionne largement, prend son temps pour ne rien manquer — et pendant ce temps, le dossier n’avance pas.Il existe par ailleurs une lettre de Stéphanie Rist, qui reprend à peu près ce que je viens de décrire : le dossier est suspendu à ce rapport de la HAS. Sur l’origine du blocage : l’autorisation pour les médecins esthétiques de prescrire la toxine avait déjà été validée par la DGS (Direction Générale de la Santé) en 2019… nous sommes en 2026. Le sujet était resté suspendu à l’obligation, pour les généralistes, de suivre une formation spécifique (dont le décret d’application est sorti le 8 juillet de cette année) avec droit au titre de médecin esthétique délivré par le conseil national de l’Ordre.
Concrètement, comment un patient peut-il faire la différence entre un professionnel qualifié et un praticien illégal ?
Dr Turmel : En théorie, chez un médecin, il y a une plaque à l’entrée du cabinet et un diplôme affiché. Le problème, c’est que les gens qui se tournent vers les réseaux sociaux sont attirés par le tarif et par un marketing très travaillé — souvent porté par des profils qui se mettent en scène de façon très professionnelle, alors qu’un médecin, lui, n’a pas le droit de faire ce genre de publicité. Les patientes se déplacent en confiance, souvent recommandées par quelqu’un qui y est déjà allé, rassurées par des photos “avant/après”. Certaines de ces personnes portent une blouse et se font parfois appeler “docteur”, ce qui brouille encore plus les repères.
La seule vraie réponse, c’est une information massive du public — mais cela demande des moyens. Augmenter les sanctions ou changer la loi n’est pas suffisant en soi : il n’y a pas une solution unique à ce problème.
Propos recueillis par Nathan Bonnet.



