À quelques mois de 2027, la montée des ingérences russes place les candidats face à une campagne déjà minée par la désinformation
Raphaël Glucksmann dit avoir été ciblé par une opération prorusse liée à Storm-1516, après Édouard Philippe. L’épisode montre que la présidentielle de 2027 est déjà exposée aux manipulations numériques.

À huit mois de la présidentielle de 2027, une question s’impose déjà : qui essaie d’installer le bruit avant même la campagne ? Cette fois, Raphaël Glucksmann dit avoir été pris pour cible par une opération de désinformation attribuée à un réseau prorusse.
Un terrain déjà balisé par les ingérences
Le signal n’a rien d’anodin. En France, la lutte contre les manipulations venues de l’étranger s’est structurée ces dernières années autour de Viginum, le service de l’État chargé de détecter et caractériser ces opérations. Rattaché au SGDSN, il existe depuis juillet 2021 et son cadre a encore été renforcé par un décret du 11 février 2026.
Autrement dit, le sujet n’est plus marginal. Les autorités françaises documentent désormais ces attaques comme un risque politique à part entière. Viginum a aussi publié en mai 2025 une analyse détaillée de Storm-1516, un mode opératoire informationnel russe actif au moins depuis août 2023 et déjà impliqué dans des dizaines d’opérations contre des publics occidentaux, dont français.
Ce contexte compte. À mesure que la présidentielle approche, les candidats les plus exposés ne sont pas seulement ceux qui montent dans les sondages. Ce sont aussi ceux qui dérangent Moscou, selon les autorités françaises, parce qu’ils soutiennent l’Ukraine ou défendent une ligne ferme face au Kremlin.
Ce qui a été visé
Raphaël Glucksmann affirme avoir été informé par le SGDSN qu’il était la cible d’une attaque du groupe Storm-1516, directement piloté, selon lui, par le GRU, le renseignement militaire russe. L’eurodéputé et coprésident de la délégation française du groupe des socialistes et démocrates au Parlement européen parle d’une opération de « déstabilisation » visant à « salir des personnalités considérées comme hostiles par le régime russe ».
Le scénario décrit reprend une mécanique désormais connue. Un faux site d’information publie un article et une vidéo. Le contenu imite des codes médiatiques crédibles. Puis il est relayé par des comptes et des relais déjà identifiés. Dans le cas présent, il serait question d’un faux article prétendant que la compagne de Raphaël Glucksmann, Léa Salamé, aurait tenté de « soudoyer les médias » pour donner une image positive de son mari. Les noms d’Edwy Plenel et de Salomé Saqué auraient aussi été usurpés grâce à des outils d’intelligence artificielle.
Raphaël Glucksmann y voit un test grandeur nature. Selon lui, l’opération n’est « qu’un avant-goût » de la campagne de 2027, appelée à être exposée à d’autres séquences du même type. La séquence intervient quelques jours après une autre attaque attribuée au même réseau contre Édouard Philippe, candidat déclaré à la présidentielle, sur fond de fausses informations concernant son état de santé.
Pourquoi ces campagnes visent les candidats
Le mécanisme est simple. Une campagne de désinformation ne cherche pas forcément à faire changer d’avis toute l’électorat. Elle peut viser plus modestement à parasiter une séquence, obliger un candidat à se justifier, nourrir le soupçon, ou installer l’idée que « tout se vaut ». C’est déjà un gain pour un acteur étranger qui veut affaiblir la confiance dans le débat public.
Le bénéfice n’est pas le même pour tout le monde. Les grands candidats nationaux gagnent en visibilité, mais deviennent aussi des cibles plus faciles. Les formations plus petites, elles, disposent de moins de moyens pour répondre, vérifier et corriger à la même vitesse. Quant aux citoyens, ils reçoivent un flux brouillé au pire moment : quand les alliances se dessinent et que les récits de campagne commencent à compter autant que les programmes.
Il faut aussi regarder la contrainte concrète. Les opérations de ce type reposent souvent sur des faux sites, des montages vidéo et des comptes de diffusion qui donnent une apparence de normalité à des contenus fabriqués. Viginum explique que Storm-1516 s’appuie sur des chaînes de diffusion structurées, des relais rémunérés ou sélectionnés, et de plus en plus sur des outils automatisés. L’intelligence artificielle accélère la production, mais elle abaisse aussi le coût d’entrée de ces manipulations.
Dans le cas français, cette pression s’ajoute à un climat politique déjà tendu. Les élections municipales de mars 2026 ont donné lieu à plusieurs opérations détectées par Viginum. Le service a indiqué en juin avoir recensé quatre ingérences numériques étrangères pendant ce scrutin, dont une opération utilisant Storm-1516. Le message est clair : les campagnes électorales sont devenues une cible régulière, pas une exception.
Des accusations sérieuses, mais une portée souvent inégale
Face à ces campagnes, l’État français parle d’ingérences, donc d’actions hostiles menées par des acteurs étrangers pour peser sur le débat public. Cette qualification n’est pas anodine, car elle engage la lecture sécuritaire du phénomène. Elle s’appuie sur des indices techniques, des chaînes de diffusion, des contenus similaires et des recoupements de terrain.
Mais il faut aussi regarder ce qui manque à ces opérations : une audience massive et durable. Plusieurs analyses récentes montrent qu’elles circulent souvent dans des cercles déjà perméables aux récits prorusses ou complotistes. Elles peuvent donc être bruyantes sans être décisives. Cela ne les rend pas inoffensives. Cela signifie surtout qu’elles visent moins à convaincre qu’à corroder.
Raphaël Glucksmann, de son côté, se place depuis longtemps dans une ligne de confrontation avec Moscou. Il a défendu l’idée que la guerre en Ukraine et les ingérences étrangères sont liées : affaiblir les soutiens à Kiev, c’est aussi fragiliser les forces politiques qui portent ce soutien en Europe. C’est dans ce contexte qu’il lit l’attaque dont il dit être victime.
Reste la question politique. Chaque nouvelle attaque nourrit un double risque. D’un côté, banaliser l’ingérence en la traitant comme un bruit de fond. De l’autre, lui donner trop de place et transformer la désinformation elle-même en enjeu central de campagne. Entre les deux, les candidats doivent répondre sans hystérie, mais sans naïveté.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Les prochains jours diront si cette opération reste cantonnée à un épisode numérique ou si elle ouvre une série plus large. Le point clé sera la capacité des plateformes, des médias et des autorités à couper la chaîne de propagation avant qu’elle n’alimente davantage la campagne présidentielle. Viginum, de son côté, a déjà montré qu’il entendait documenter ces opérations au fil de l’eau. C’est là que se jouera la suite : dans la vitesse de réaction, bien plus que dans le seul démenti.



