Ingérences russes et présidentielle 2027 : comment des fausses vidéos cherchent à tromper les électeurs français
Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal ont été ciblés par des campagnes prorusses de désinformation. Viginum décrit des modes opératoires qui visent à saturer l’espace public et à fragiliser le débat électoral.

Pourquoi ces fausses vidéos visent-elles des candidats à la présidentielle ?
Quand une vidéo affirme qu’un responsable politique est gravement malade, ou qu’un autre a triché pour gagner, la question n’est pas seulement de savoir si le montage est faux. La vraie question est plus simple : combien de citoyens voient passer le mensonge avant qu’il soit démenti ? C’est précisément l’effet recherché par les réseaux de désinformation prorusses qui ont visé Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann puis Gabriel Attal à quelques jours d’intervalle.
Le terrain est favorable à ce type d’opérations. Les campagnes se jouent désormais d’abord sur les plateformes, où la vitesse compte plus que la vérification. Viginum, le service public chargé de détecter et de caractériser les ingérences numériques étrangères, rappelle qu’une telle ingérence repose sur quatre éléments : un contenu trompeur, une diffusion massive ou automatisée, une intention d’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation et l’implication, directe ou indirecte, d’un acteur étranger.
Ce que l’on sait des trois opérations
Le premier ciblé a été Édouard Philippe. Le 21 juillet, une vidéo a laissé croire que l’ancien Premier ministre, désormais dans la course à 2027, souffrait d’une maladie dégénérative. Viginum a imputé cette séquence au mode opératoire informationnel Storm-1516, avec l’appui d’un autre dispositif nommé CopyCop. Dans ce type d’opération, le but n’est pas seulement de salir une personnalité. Il s’agit aussi de tester la capacité de l’écosystème politique et médiatique à réagir vite.
Raphaël Glucksmann a ensuite été touché, le 3 août, par de faux articles et de fausses vidéos imitant un site d’information. Les contenus accusaient sa compagne, Léa Salamé, d’avoir soudoyé des médias pour l’aider. Là encore, le procédé est classique : reprendre les codes d’un média crédible pour faire passer une accusation invérifiable au premier regard. Viginum a déjà documenté ce mécanisme dans ses travaux sur Matriochka, un mode opératoire actif depuis au moins septembre 2023.
Le 5 août, l’entourage de Gabriel Attal a signalé à son tour une opération attribuée à la Russie. Cette fois, les contenus diffusaient l’idée qu’il serait atteint de la maladie de Parkinson. Selon les informations communiquées autour de l’affaire, ces vidéos circulaient sur X et TikTok et n’ont touché qu’un public limité : Viginum évoque entre 100 000 et 200 000 vues, majoritairement artificielles ou inauthentiques. Le chiffre est modeste à l’échelle du débat national, mais il suffit souvent à installer un doute dans un segment de l’opinion.
Matriochka, Storm-1516, CopyCop : trois outils, une même logique
Ces noms sonnent comme des surnoms de dossier. En réalité, ils désignent des chaînes d’action. Matriochka fonctionne souvent en deux temps. D’abord, des comptes “seeders” publient un faux contenu : reportage, image, mème, capture d’écran. Ensuite, des comptes “quoters” repartagent ces publications en interpellant des médias, des journalistes ou des cellules de fact-checking, comme s’ils demandaient une vérification. Le piège est là : forcer les contradicteurs à amplifier eux-mêmes le faux contenu.
Storm-1516 procède différemment, mais avec la même finalité. Viginum le décrit comme un mode opératoire potentiellement coordonné par un service de renseignement russe. Ses opérateurs publient d’abord sur de faux sites ou de faux comptes, souvent via CopyCop, qui réplique l’identité graphique d’un média ou d’une formation politique. Puis ils font relayer ces contenus par des intermédiaires rémunérés, avant une troisième phase d’amplification par des comptes coordonnés. À la fin, les narratifs peuvent être repris par des médias d’État russes ou par des relais prorusses occidentaux.
Ce mode d’emploi répond à une logique précise. Il ne cherche pas toujours à faire croire durablement à une fausse information unique. Il cherche surtout à saturer l’espace public, à noyer le vrai dans le bruit, à épuiser les rédactions et à fragiliser les mécanismes de vérification. Viginum parle d’une stratégie de “pollution numérique” qui rend la vérité plus difficile à entendre. C’est un effet politique concret. Quand le doute devient réflexe, le débat se dégrade pour tout le monde.
Qui y gagne, qui y perd ?
Les premiers bénéficiaires sont les auteurs des opérations et, plus largement, les intérêts russes qu’ils servent. Les perdants immédiats sont les personnes visées, dont l’image est salie en quelques heures. Mais il y a aussi des perdants moins visibles : les médias, les fact-checkeurs, les équipes de campagne et, au bout de la chaîne, les électeurs. Un citoyen confronté à des vidéos douteuses répétées finit par consacrer plus d’énergie à trier qu’à choisir.
Le contexte économique compte aussi. Les plateformes favorisent les contenus clivants, rapides, visuels. Les faux messages s’y propagent souvent plus facilement qu’un démenti nuancé. Pour les petits médias et les équipes de campagne modestes, l’attaque est plus dure à encaisser que pour les grands appareils dotés de juristes, de communicants et de cellules de veille. À l’inverse, les gros acteurs politiques disposent d’une capacité de réponse plus forte, mais ils restent vulnérables à l’effet de sidération au moment où la vidéo circule.
Une riposte politique et juridique en préparation
Face à cette menace, le gouvernement a déposé le 22 juillet 2026 un projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique. Le texte prévoit notamment une procédure d’urgence pour faire cesser la diffusion de contenus manifestement trompeurs, un élargissement du dispositif anti-manipulation à l’ensemble des élections et un durcissement des sanctions en contexte électoral. Le dossier parlementaire précise que l’exécutif veut renforcer les moyens de réaction de l’État tout en respectant la liberté d’expression.
Le point sensible est clair : comment protéger le débat public sans donner un outil trop large ? Le projet introduit un contrôle par le juge, avec une exigence de proportionnalité, ce qui limite le risque d’un blocage administratif direct. Mais le débat politique reste ouvert. Ceux qui défendent le texte y voient une arme de défense démocratique. Ceux qui s’inquiètent d’un possible effet de censure rappellent qu’en matière de contenu politique, la frontière entre lutte contre le faux et restriction de la parole peut devenir fine. Le Parlement devra donc arbitrer entre efficacité et garanties.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
La séquence la plus sensible se jouera à deux niveaux. D’abord dans les urnes d’octobre politique qui s’annoncent déjà autour de 2027, où chaque nouvelle fausse vidéo pourra devenir un test grandeur nature. Ensuite dans l’examen parlementaire du projet de loi, qui dira jusqu’où la France veut aller pour répondre à ces ingérences. Viginum, de son côté, reste en alerte renforcée. Ses rapports récents montrent que les campagnes prorusses ont gagné en sophistication, mais aussi que leur efficacité dépend toujours d’un même facteur : la vitesse de réaction des institutions, des médias et des plateformes.



