Le 17 août 1893 : à Aigues-Mortes, la peur de l’étranger bascule en massacre dans les marais salants
Une querelle de chantier, une rumeur et un marché du travail sous tension ont suffi à désigner les ouvriers italiens comme ennemis. Cette violence oubliée interroge encore la France sur l’immigration, les discriminations et l’égalité devant la justice.

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Le 17 août 1893, les salins d’Aigues-Mortes deviennent le théâtre d’une chasse à l’homme. Des travailleurs italiens, venus gagner leur saison sous le soleil de Camargue, sont frappés, poursuivis et tués par des ouvriers français et des habitants de la ville. Au moins huit morts sont recensés. Plusieurs dizaines de personnes sont blessées.
Le massacre ne surgit pas de nulle part. Il naît d’une concurrence sociale réelle, d’un discours xénophobe déjà installé et d’une rumeur qui transforme une bagarre de chantier en affrontement national. Puis vient un second échec : celui de la justice, puisque tous les accusés sont acquittés. Cent trente-trois ans plus tard, Aigues-Mortes oblige encore à regarder la manière dont la peur de l’étranger peut détourner la colère sociale de ses véritables causes.
Des travailleurs mis en concurrence
À la fin du XIXe siècle, la France attire une immigration européenne croissante. Les Italiens constituent alors l’un des principaux groupes étrangers présents dans le pays. Ils travaillent dans l’agriculture, les mines, le bâtiment, les usines ou les grands chantiers. Leur présence répond à des besoins de main-d’œuvre, mais elle alimente aussi des campagnes hostiles.
Dans les salins d’Aigues-Mortes, la récolte estivale exige un effort physique considérable. Les ouvriers soulèvent et transportent le sel dans une chaleur accablante. La Compagnie des Salins du Midi recrute des saisonniers italiens, souvent piémontais, mais aussi des ouvriers français itinérants, surnommés les « trimards ».
Les équipes ne travaillent pas toujours selon les mêmes modalités. Certains ouvriers sont payés au rendement, d’autres à la journée. Les Italiens, organisés en groupes et rompus à cette tâche, sont réputés plus rapides. Cette organisation nourrit le soupçon : ils sont accusés de prendre les emplois, d’imposer des cadences trop élevées ou de tirer les rémunérations vers le bas.
Le conflit économique est ainsi reformulé en conflit national. Au lieu d’opposer les salariés à l’organisation du travail ou à l’employeur, il oppose les « Français » aux « Italiens ». L’historien Gérard Noiriel a montré combien cette construction de l’étranger comme concurrent traverse l’histoire française de l’immigration. Le Musée national de l’histoire de l’immigration présente Aigues-Mortes comme l’un des épisodes les plus graves de violence xénophobe dans la France contemporaine.
Le climat international aggrave les tensions. Les relations entre Paris et Rome sont mauvaises. L’Italie appartient à la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, tandis qu’une guerre commerciale oppose les deux pays. Dans une partie de la presse, l’ouvrier italien n’est plus seulement décrit comme un travailleur pauvre : il devient un élément suspect, parfois présenté comme violent ou hostile à la France.
De la rixe à la chasse à l’homme
Le 16 août 1893, une altercation éclate sur un chantier des salins. Son point de départ est banal : une dispute entre travailleurs autour des conditions de vie et de travail. Des coups sont échangés. Des Français sont blessés, mais la situation est d’abord contenue après l’intervention du juge de paix et de quelques gendarmes.
Le calme aurait pu revenir. C’est alors que la rumeur s’en mêle. Des ouvriers regagnent Aigues-Mortes en affirmant que des Français ont été tués par des Italiens. L’information est fausse, mais elle circule vite. Elle donne à la bagarre la dimension d’une attaque collective. Dans la soirée, des Italiens étrangers à la première altercation sont pris pour cible. Certains trouvent refuge dans une boulangerie assiégée par la foule.
Le lendemain matin, 17 août, la violence change d’échelle. Des groupes se forment et se dirigent vers les salins où se trouvent encore plusieurs centaines d’Italiens. Les autorités tentent de les regrouper et de les conduire vers la ville, en leur promettant une évacuation par le train. La protection reste pourtant dérisoire face à la foule.
Le cortège est attaqué. Des hommes sont battus à coups de bâton, de pierre ou d’outil. D’autres sont poursuivis dans les marais. Des coups de feu sont tirés. La dispersion des agressions et la fuite de victimes dans un territoire difficile d’accès rendent le bilan incertain. Les travaux historiques retiennent au moins huit morts et une cinquantaine de blessés graves, tous italiens, tout en soulignant que le nombre réel des victimes a pu être supérieur. Une étude universitaire sur les violences d’Aigues-Mortes insiste également sur leur exploitation politique et médiatique.
La troupe n’arrive que plus tard dans la journée. Les survivants sont conduits à la gare, puis éloignés de la ville. L’État finit donc par rétablir l’ordre, mais trop tard pour protéger efficacement les personnes visées.
L’affaire provoque une crise diplomatique avec l’Italie. Des manifestations antifrançaises éclatent de l’autre côté des Alpes. Les gouvernements cherchent l’apaisement, tandis que les presses des deux pays se livrent une bataille de récits. En France, certains journaux insistent sur la responsabilité initiale des Italiens et réduisent le massacre à une « rixe » entre ouvriers.
Le procès s’ouvre à Angoulême en décembre 1893, loin du Gard. L’identification des auteurs de chaque coup est difficile, mais les violences collectives sont établies. Le 30 décembre, tous les accusés sont acquittés. Après l’insuffisance de la protection policière vient donc l’échec judiciaire. Les victimes ont été frappées une première fois dans les salins, puis symboliquement effacées par l’absence de condamnation.
Immigration, travail et rumeurs : une histoire toujours politique
Aigues-Mortes ne se répète pas à l’identique. La France de 2026 possède un droit du travail, une législation antidiscriminatoire, des institutions de contrôle et des voies de recours qui n’existaient pas sous la même forme en 1893. Mais les mécanismes politiques révélés par le massacre n’ont pas disparu : concurrence perçue pour l’emploi, désignation d’un groupe étranger, circulation d’informations non vérifiées et difficulté des victimes à obtenir réparation.
L’immigration demeure au cœur du débat public. Selon les chiffres provisoires de l’immigration en 2025, près de 4,5 millions d’étrangers disposaient à la fin de cette année d’un titre de séjour valide, soit 8,1 % de la population. Ce chiffre nourrit des lectures opposées : les uns y voient une pression accrue sur les services publics et le marché du travail ; les autres rappellent les besoins de recrutement, le vieillissement démographique et la présence de travailleurs étrangers dans des secteurs essentiels.
La loi du 26 janvier 2024 sur l’immigration et l’intégration illustre cette tension. Elle durcit plusieurs règles relatives au séjour et à l’éloignement, tout en créant jusqu’au 31 décembre 2026 une voie expérimentale d’admission exceptionnelle au séjour pour certains travailleurs employés dans des métiers en tension. Le texte associe ainsi deux logiques : contrôler davantage l’immigration et reconnaître que l’économie française utilise une main-d’œuvre étrangère dont le statut reste parfois précaire.
Le débat porte aussi sur la « préférence nationale ». Lors de l’examen de la loi de 2024, plusieurs dispositions conditionnant plus strictement l’accès des étrangers à certaines prestations sociales ont été écartées par le Conseil constitutionnel comme cavaliers législatifs, c’est-à-dire sans lien suffisant avec le projet initial. Cette censure de procédure n’a pas clos la discussion politique sur la différence de droits selon la nationalité.
Le parallèle avec 1893 doit cependant être manié avec rigueur. Toute proposition de contrôle migratoire ne conduit pas à la violence, et toute inquiétude sur l’emploi ne relève pas automatiquement de la xénophobie. Mais Aigues-Mortes montre le danger d’un raisonnement qui transforme un problème économique complexe en accusation collective : si le travail manque, l’étranger devient celui qui l’aurait pris ; si les salaires baissent, il devient celui qui les aurait cassés.
Les données contemporaines invitent à dépasser cette explication simpliste. L’Insee constate des écarts importants d’emploi et de chômage selon les origines et les parcours migratoires. L’étranger n’est donc pas seulement présenté comme un concurrent : il est aussi plus exposé à la précarité. Le baromètre 2025 du Défenseur des droits et de l’OIT indique que les personnes perçues comme noires, arabes ou maghrébines ont 2,8 fois plus de risque que celles perçues comme blanches de rapporter une discrimination dans leur recherche d’emploi.
L’étude souligne aussi la faiblesse des recours. Seules 4 % des personnes déclarant une discrimination lors de la recherche d’un emploi disent avoir contacté une association, un avocat, le Défenseur des droits, la justice ou la police. La distance avec le procès d’Angoulême est immense, mais la question centrale demeure : une égalité proclamée devient-elle une égalité réelle si les victimes pensent qu’aucun recours n’aboutira ?
Enfin, Aigues-Mortes rappelle la puissance politique de la rumeur. En 1893, quelques hommes parcourent les rues en annonçant des morts imaginaires. En 2026, une affirmation non vérifiée peut atteindre des centaines de milliers de personnes en quelques heures. L’échelle change ; le mécanisme reste familier. Une histoire simple, chargée d’émotion et désignant un responsable collectif, circule souvent mieux qu’une explication sociale documentée.
La leçon d’Aigues-Mortes n’est donc pas d’interdire le débat sur l’immigration. Elle est d’en fixer les exigences démocratiques : vérifier les faits, distinguer les politiques publiques des personnes, protéger ceux que la foule désigne et garantir une justice indépendante. En août 1893, la République a échoué successivement sur ces quatre terrains. C’est précisément ce qui rend ce massacre encore politique aujourd’hui.



