CRA géants : le projet qui veut accélérer les expulsions sans lever les blocages administratifs ni les débats sur les droits
Charles Rodwell propose des centres de rétention pouvant accueillir jusqu’à 1 000 personnes pour réduire les coûts et augmenter les expulsions. Le projet soulève aussi des questions sur son efficacité, son financement et le respect des droits.

Charles Rodwell défend la construction de centres de rétention pouvant accueillir jusqu’à 1 000 personnes, afin de réduire les coûts et d’augmenter les expulsions. Le projet prévoit aussi un objectif annuel d’éloignements sous contrainte et des changements juridiques. Ses détracteurs doutent de son efficacité et alertent sur les conditions d’enfermement.
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Que changerait, concrètement, un centre de rétention capable d’accueillir 1 000 personnes ? Pour ses promoteurs, il s’agit de réduire le coût des expulsions. Pour ses détracteurs, le risque est de transformer une mesure administrative en système d’enfermement de masse.
Des centres cinq à sept fois plus grands
Le député Charles Rodwell, membre du groupe Ensemble pour la République, propose de construire des centres de rétention administrative, ou CRA, d’une capacité maximale de 1 000 places. Les centres actuels accueillent environ 140 personnes.
La rétention administrative permet de maintenir une personne étrangère dans un lieu fermé, le temps d’organiser son éloignement du territoire. Elle ne constitue pas une peine de prison. La décision relève de l’administration, sous le contrôle du juge.
Dans son rapport présenté en commission des finances de l’Assemblée nationale, le député défend des CRA « de nouvelle génération ». Son objectif affiché est double : retenir davantage de personnes et augmenter le nombre d’expulsions, tout en diminuant la dépense par personne.
Ces établissements pourraient être construits dans des zones moins urbaines et moins densément peuplées. Le raisonnement repose sur des économies d’échelle. Un même site pourrait mutualiser les bâtiments, la surveillance, les équipements et une partie des personnels.
Cette logique s’inscrit dans un mouvement déjà engagé. Le gouvernement prévoit de renforcer les capacités françaises de rétention. Le débat porte donc moins sur le principe de nouveaux CRA que sur leur taille, leur implantation et les personnes qui pourraient y être placées.
Une efficacité mesurée à l’aune des éloignements
Charles Rodwell estime que la rétention est indispensable pour exécuter les décisions d’éloignement. Il avance un taux d’éloignement proche de 40 % à la sortie des CRA, contre moins de 11 % en moyenne pour les obligations de quitter le territoire français, les OQTF.
Une OQTF est une décision administrative qui demande à une personne étrangère de quitter la France. Elle peut être exécutée volontairement ou sous contrainte. Dans ce second cas, l’administration doit notamment obtenir les documents de voyage nécessaires auprès du pays concerné.
Les chiffres disponibles montrent une hausse générale des éloignements. En 2025, 23 549 éloignements ont été mis en œuvre, selon la Direction générale des étrangers en France. Le ministère de l’Intérieur comptabilise aussi 24 985 étrangers renvoyés, soit une progression de 15,7 % par rapport à 2024.
La différence entre ces deux chiffres tient aux méthodes de comptage et aux catégories retenues. Elle rappelle une difficulté centrale du débat : le nombre de décisions prises ne suffit pas à mesurer l’efficacité réelle de la politique d’éloignement.
En 2025, 16 467 personnes ont été placées dans les 22 CRA de France hexagonale. Leur durée moyenne de rétention a atteint 33 jours. Parmi elles, 36 % ont été éloignées.
Un centre plus grand pourrait donc accueillir davantage de personnes. Il ne résoudrait pas automatiquement les obstacles qui empêchent les expulsions. Les refus ou retards des consulats, l’absence de documents d’identité, les recours devant les tribunaux et les situations individuelles complexes restent déterminants.
Le coût, mais aussi la gestion quotidienne
Pour l’État, l’intérêt financier serait de réduire le coût unitaire de chaque placement. Un site plus vaste permettrait de répartir les dépenses de construction, de fonctionnement et de surveillance sur un plus grand nombre de personnes.
Cette économie dépend toutefois du modèle retenu. Un CRA de 1 000 places nécessiterait une sécurité renforcée, des services médicaux, un accompagnement juridique et des moyens de transport adaptés. Les personnes retenues doivent aussi pouvoir exercer leurs droits et communiquer avec un avocat.
L’éloignement géographique pèserait également sur les personnes concernées. Des centres installés loin des grandes villes pourraient compliquer les visites des proches, l’accès aux associations et la préparation des recours. Les avocats et les tribunaux devraient, eux aussi, organiser des déplacements supplémentaires.
Le choix bénéficierait surtout à l’administration si les moyens étaient réellement mutualisés. À l’inverse, les personnes retenues, leurs familles et les professionnels du droit supporteraient davantage de distance et de contraintes pratiques.
La question concerne aussi les territoires d’accueil. Un CRA de grande taille créerait des emplois et des besoins locaux. Mais il concentrerait également les tensions liées à la sécurité, aux transports et à la présence d’un lieu privatif de liberté.
Une proposition qui dépasse les seuls CRA
Le rapport ne se limite pas à la construction de centres plus grands. Charles Rodwell propose de fixer une cible annuelle d’au moins 20 000 mesures d’éloignement exécutées sous contrainte vers un pays situé hors de l’Union européenne. Il souhaite aussi qu’au moins 5 000 personnes déboutées du droit d’asile soient concernées.
Le député défend par ailleurs le rétablissement du délit de séjour irrégulier. Il demande une refonte du système Schengen, qui organise la libre circulation entre les pays participants, ainsi qu’une révision de la Constitution et de la Convention européenne des droits de l’homme.
Son objectif est de réduire ce qu’il considère comme des « obstacles juridictionnels ». Cette expression vise notamment les décisions des juges et les garanties prévues par le droit français et européen. Une telle réforme ne pourrait pas être menée par une simple décision administrative. Elle supposerait des votes parlementaires et, selon son contenu, un contrôle constitutionnel ou européen.
Le droit actuel encadre déjà la durée et les conditions de la rétention. Le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoit notamment l’intervention du juge et des prolongations dans des situations précises.
Les critiques sur les droits et l’efficacité
Les associations présentes dans les CRA contestent la logique d’un agrandissement massif. Dans leur rapport sur la rétention administrative en 2025, plusieurs organisations décrivent une hausse de l’enfermement, un allongement des durées et des atteintes aux droits fondamentaux.
La Cimade et ses partenaires soulignent surtout que l’enfermement ne garantit pas l’éloignement. Selon leur analyse, les difficultés diplomatiques et administratives restent souvent le principal facteur de blocage. Agrandir les centres pourrait donc augmenter le nombre de personnes retenues sans produire une hausse équivalente des expulsions.
Le Contrôleur général des lieux de privation de liberté alerte également sur les conditions de prise en charge dans certains CRA. Dans un centre visité à Oissel, en Seine-Maritime, l’autorité a relevé des problèmes concernant la sécurité physique et psychique des personnes retenues, particulièrement lors des séjours longs.
Les partisans du projet répondent que la rétention ne viserait pas indistinctement toutes les personnes en situation irrégulière. Le député distingue notamment les personnes considérées comme dangereuses de celles qui ne présentent pas de trouble à l’ordre public. Il défend ainsi une capacité accrue pour organiser les éloignements, tout en maintenant une séparation entre rétention administrative et sanction pénale.
Cette distinction devra toutefois être précisée. Plus un centre sera grand, plus les règles de sélection, de surveillance et de traitement des situations individuelles devront être transparentes. Le contrôle du juge, l’accès à l’aide juridique et les conditions matérielles seront au cœur du débat.
Les prochaines étapes à surveiller
La proposition doit désormais être confrontée aux arbitrages budgétaires, aux règles constitutionnelles et aux engagements européens de la France. Le Parlement devra aussi examiner le financement des constructions et les moyens nécessaires pour atteindre l’objectif de 20 000 éloignements sous contrainte.
Le point décisif sera de savoir si l’exécutif reprend l’ensemble des propositions, seulement le volet immobilier, ou une partie des mesures juridiques. Il faudra également suivre les débats sur le délit de séjour irrégulier, la durée de rétention et le contrôle des juges.
Au fond, la question ne porte pas uniquement sur la taille des bâtiments. Elle concerne la capacité de la France à éloigner davantage de personnes, les moyens mobilisés pour y parvenir et les garanties maintenues pour celles qui sont privées de liberté.



