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POLITIQUES COMMUNES Les nouveaux courtisans de Bruxelles

Au Parlement européen, le RN courtisé par la grande distribution sur les règles qui protègent les agriculteurs

À Strasbourg, plusieurs grandes enseignes ont rencontré des eurodéputés RN pour défendre leurs intérêts sur la future réforme des pratiques commerciales. Une proximité qui interroge la représentation des agriculteurs et la transparence du lobbying européen.

Salle de réunion du Parlement européen à Strasbourg, table vide avec dossiers neutres, verres et lumière froide naturelle.
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En bref

Des représentants de Carrefour, Auchan, Leclerc, Coopérative U et Intermarché ont rencontré des eurodéputés RN au sujet de la future révision des règles commerciales agricoles. Ces échanges illustrent l’influence croissante des grandes entreprises auprès de l’extrême droite européenne et posent la question de l’équilibre entre protection des producteurs, prix bas et transparence démocratique.

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Qui écoute vraiment les élus qui décident des règles de l’alimentation européenne ? À Strasbourg, les grandes enseignes de distribution ne se contentent plus de surveiller les débats. Elles cherchent désormais à parler directement aux députés du Rassemblement national, y compris sur des textes qui touchent au revenu des agriculteurs.

Le lobbying devient un marqueur politique

Le 15 septembre 2026, le Parlement européen était concentré sur le discours annuel d’Ursula von der Leyen sur l’état de l’Union. En parallèle, une autre séquence se jouait loin des agendas officiels.

Des représentants de Carrefour, Auchan, Leclerc, Coopérative U et Intermarché ont demandé à rencontrer plusieurs eurodéputés RN. Leur sujet : la future révision de la directive européenne sur les pratiques commerciales déloyales dans la chaîne alimentaire.

Cette démarche illustre une évolution politique. Pendant longtemps, l’extrême droite européenne a dénoncé les réseaux d’influence installés à Bruxelles. Aujourd’hui, ses élus racontent que les représentants économiques viennent à leur rencontre.

Certains y voient la preuve d’une nouvelle respectabilité. D’autres y voient surtout le fonctionnement normal du Parlement européen : les groupes d’intérêts cherchent les élus capables de peser sur les votes, quelle que soit leur étiquette.

Un texte au cœur du rapport de force agricole

La directive européenne adoptée en 2019 vise à limiter les pratiques abusives imposées aux agriculteurs et aux petits fournisseurs par des acheteurs plus puissants. Elle interdit notamment certains retards de paiement, annulations tardives ou modifications unilatérales des contrats.

Le sujet est sensible. Dans la chaîne alimentaire, les agriculteurs vendent souvent à des acteurs qui disposent de davantage de poids économique. Les centrales d’achat regroupent les commandes, négocient les prix et peuvent changer de fournisseur plus facilement qu’une exploitation ne peut trouver un nouveau débouché.

Le Parlement européen a déjà adopté, le 12 février 2026, de nouvelles règles destinées à améliorer la coopération entre les autorités nationales. Elles concernent les litiges transfrontaliers, lorsque le producteur et l’acheteur se trouvent dans deux États différents. Le texte a été approuvé par 555 voix, contre aucune, avec 26 abstentions. Le Parlement européen détaille ces nouvelles règles de protection des agriculteurs.

La prochaine étape doit aller plus loin. La Commission européenne prévoit de revoir directement la directive sur les pratiques commerciales déloyales. Le calendrier indicatif vise désormais le quatrième trimestre 2026. L’un des enjeux consiste à mieux empêcher les situations dans lesquelles des agriculteurs vendent durablement sous leurs coûts de production. Le calendrier législatif européen présente la future révision de la directive.

Une rencontre, plusieurs intérêts

Lors de la réunion de Strasbourg, les représentants de la grande distribution auraient cherché à connaître la position des eurodéputés RN. La question était simple : soutiendraient-ils le futur texte ? La réponse est restée floue.

Gilles Pennelle, député européen RN, a résumé la relation entre les acteurs agricoles par une formule : « Au football, à la fin, c’est toujours l’Allemagne qui gagne. Dans les négociations entre les agriculteurs, les industriels et la grande distribution, c’est toujours l’agriculteur qui perd. »

La plaisanterie n’a pas dissipé le malaise. Les enseignes avaient un intérêt concret à défendre. Une réglementation plus stricte pourrait limiter certaines marges de négociation, renforcer les obligations contractuelles et accroître les risques de sanction.

Les eurodéputés RN, eux, peuvent tirer un bénéfice politique de ces échanges. Ils montrent qu’ils sont considérés comme des interlocuteurs par de grandes entreprises. Cette reconnaissance alimente leur stratégie de normalisation au niveau européen.

Mais l’intérêt des distributeurs n’est pas nécessairement celui des consommateurs. Une enseigne peut soutenir une meilleure rémunération des producteurs tout en redoutant des coûts supplémentaires. Ces coûts peuvent ensuite être répercutés sur les prix, absorbés par les fournisseurs ou répartis entre plusieurs acteurs.

Le lobbying est encadré, mais pas supprimé

Les représentants d’intérêts ne sont pas interdits au Parlement européen. Leur rôle consiste à présenter des arguments, des données et des propositions aux élus. Depuis 2021, l’inscription au registre européen de transparence est devenue, dans les faits, une condition d’accès à de nombreuses activités auprès des institutions. Le registre européen de transparence explique les règles applicables au lobbying.

Les députés européens doivent aussi publier les réunions programmées avec des représentants d’intérêts lorsqu’elles concernent des travaux parlementaires. Cette obligation vise les rencontres destinées à influencer une décision, un rapport, un débat ou une procédure législative. Les règles européennes encadrent la déclaration des réunions avec les groupes d’intérêts.

La transparence ne règle cependant pas la question de l’équilibre des moyens. Une grande enseigne peut mobiliser des juristes, des consultants et des spécialistes des affaires européennes. Un producteur isolé dispose rarement des mêmes ressources.

Les organisations agricoles tentent de compenser cette faiblesse par des syndicats, des coopératives et des fédérations professionnelles. Leur difficulté reste structurelle : le nombre de producteurs est élevé, leurs situations sont diverses et leurs intérêts ne coïncident pas toujours.

Le RN face à une contradiction

Cette proximité nouvelle avec les lobbies met le RN face à une contradiction. Le parti se présente comme le défenseur des agriculteurs, des classes populaires et de la souveraineté alimentaire. Dans le même temps, ses élus sont courtisés par les grandes entreprises qui cherchent à peser sur les règles du marché.

Cette contradiction ne signifie pas qu’une rencontre produit automatiquement un accord. Un député peut recevoir une entreprise, écouter ses arguments et voter ensuite contre ses demandes. Le problème se situe ailleurs : dans la visibilité donnée à certains acteurs et dans l’accès inégal aux décideurs.

Les agriculteurs attendent surtout des résultats mesurables. Ils veulent des contrats plus équilibrés, des contrôles efficaces et des sanctions réellement dissuasives. La promesse de protection ne suffit pas si les procédures restent longues ou si les producteurs hésitent à porter plainte par peur de perdre un débouché.

La grande distribution défend, de son côté, la nécessité de préserver des prix accessibles et une capacité d’approvisionnement régulière. Les enseignes soutiennent qu’elles doivent composer avec la concurrence, les attentes des consommateurs et la pression des industriels. Leur position bénéficie d’abord aux entreprises capables de négocier à grande échelle, mais elle peut aussi être justifiée par la recherche de prix bas pour les ménages.

Les prochaines batailles à surveiller

La Commission européenne doit maintenant préciser son projet de révision. Le contenu des futures obligations sera déterminant : interdiction de vendre sous le coût de production, pouvoirs des autorités nationales, protection des lanceurs d’alerte et sanctions applicables aux acheteurs.

Le Parlement européen devrait ensuite examiner le texte en commission avant un débat en séance plénière. Les groupes politiques devront choisir entre une protection renforcée des fournisseurs et la préservation d’une plus grande souplesse pour les distributeurs.

Pour le RN, l’enjeu sera double. Il devra transformer son accès nouveau aux acteurs économiques en influence législative, sans donner l’impression d’abandonner les agriculteurs qu’il entend représenter. Pour les autres groupes, il faudra vérifier si cette nouvelle centralité de l’extrême droite modifie réellement les compromis européens.

Le prochain rendez-vous sera donc la présentation officielle de la révision de la directive, attendue au dernier trimestre 2026. C’est à ce moment que les déclarations de proximité laisseront place aux amendements, aux votes et aux choix concrets.

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