Lycéens : l’école française a-t-elle les moyens de répondre ?
Ils ne réclament pas une révolution, mais plutôt des professeurs devant eux. Derrière les blocages, le mouvement lycéen pose une question simple : pourquoi un pays qui dépense autant pour son école n'arrive-t-il pas à assurer les cours ? Les jeunes ne manifestent pas pour rejeter l’école, au contraire ; ils en réclament davantage.

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Ce n’est pas une réforme qui met les élèves dans la rue, comme Parcoursup en 2018 ou les retraites en 2023. Ce sont leurs conditions d’études : professeurs absents et non remplacés, classes surchargées, bâtiments dégradés, manque d’infirmières ou d’assistants d’éducation. Le ministère lui-même le reconnaît : 9,8 % des heures de cours prévues n’ont pas été assurées en 2024-2025 dans le second degré public. Le calendrier a sans doute jeté de l’huile sur le feu. Le projet de budget présenté début octobre prévoit 1 588 suppressions de postes d’enseignants. Entre ce que vivent les élèves et ce que l’État annonce, l’écart est devenu visible.
Beaucoup d’argent, mal réparti
La France ne dépense pas trop peu pour son école. En 2025, 199,2 milliards d’euros ont été consacrés à l’éducation, tous financeurs confondus (État, collectivités, familles, entreprises), soit 6,7 % du PIB. L’Éducation nationale reste le premier poste du budget de l’État, avec environ 64 milliards d’euros en 2026. Selon Eurostat (données 2024), la dépense publique d’éducation représente 2,2 % du PIB en France pour le secondaire et 1,4 % pour le primaire, contre 1,7 % pour chacun de ces deux niveaux en moyenne dans l’Union européenne.
Un élève du primaire coûte 9 440 euros par an, contre 11 780 euros dans le secondaire. Or c’est dans la petite classe que se jouent les apprentissages fondamentaux et que se creusent les inégalités. C’est aussi à cette étape que se confortent les biais qui conduisent notamment les garçons vers les études d’ingénieur et les filles vers des parcours moins scientifiques. Une véritable aberration dans un pays où l’on manque d’ingénieurs.
Autre sujet : si plus de 90 % du budget sert à payer les personnels, nos enseignants restent moins bien rémunérés que la moyenne de l’OCDE, surtout en début de carrière. Résultat : le métier est peu attractif, les postes difficiles à pourvoir et les heures non remplacées s’accumulent. Les résultats PISA stagnent, et l’origine sociale pèse plus qu’ailleurs sur la réussite scolaire.
Des atouts sont considérables
Ce constat sévère ne doit pas masquer l’essentiel : peu de pays disposent d’une base aussi solide pour rebondir. Un pays qui investit 6,7 % de sa richesse dans l’éducation n’a pas à tout reconstruire. Il doit réorienter ses ressources. Des marges existent déjà dans le budget, il s’agit de les redéployer vers le primaire, le remplacement et la revalorisation du métier. Notre maillage territorial unique demeure un atout. Écoles, collèges et lycées couvrent tout le territoire, des métropoles aux bourgs ruraux et jusqu’aux Outre-mer. Partout, l’école publique reste souvent le dernier service public de proximité. Ce réseau est un levier d’égalité que l’on doit activer, tout en s’assurant de la qualité du bâti qui s’impose comme un sujet central. Une grande partie des établissements ont été construits avant 1980. Les élèves et les enseignants rapportent régulièrement des situations de vétusté.
Les inégalités ne sont pas uniformes. Les établissements des territoires populaires reçoivent souvent plus d’heures, mais leurs équipes sont plus jeunes, plus instables et moins bien remplacées : en Seine-Saint-Denis, seules 65 % des absences sont remplacées, contre 71 % à Paris. D’où ce sentiment de déclassement qui se propage.
L’histoire nous oblige à trouver des solutions. Depuis les lois Ferry, l’école gratuite, obligatoire et laïque est au cœur du pacte républicain. Elle a porté la démocratisation du baccalauréat et l’ascension sociale de générations entières. Les lycéens qui manifestent aujourd’hui s’inscrivent dans cette histoire : ils ne rejettent pas l’école, ils en réclament davantage.
Redéployer les moyens
Le ministère n’est pas alourdi par l’administration centrale, comme dans d’autres domaines de l’Etat. Selon la Cour des comptes, elle ne représente que 0,3 % des 1,2 million d’agents du ministère. En revanche, il est urgent de mieux organiser le temps des enseignants. Les crédits consacrés au remplacement ont augmenté de 52 % depuis 2018 dans le second degré public, sans réduire nettement les heures perdues. Mais le grand boom de l’éducation concerne la démographie qui offre une marge à saisir. Selon la DEPP, les écoles et établissements compteraient 1,7 million d’élèves de moins en 2035, soit une baisse de 14,2 % (sources ministère). Dans le premier degré, deux options s’ouvrent, selon l’Institut des politiques publiques. À taille de classe constante, environ 50 000 postes pourraient être supprimés d’ici 2034, pour 3,4 milliards d’euros d’économies par an. À l’inverse, maintenir le nombre d’enseignants ferait passer la taille moyenne des classes de 22,4 à 18,2 élèves.
La seconde option est plus rentable à long terme pour la société, à condition de cibler les moyens : classes plafonnées à 12 élèves en éducation prioritaire ou encadrement modulé selon le profil social des territoires.
Débat public
Si le gouvernement a choisi la fermeté, tout en ouvrant une consultation, cela ne suffira pas à répondre à la question posée : comment faire en sorte que chaque heure de cours prévue soit assurée ? Les leviers sont connus. Rééquilibrer la dépense vers le primaire, rendre le remplacement efficace, rendre le métier d’enseignant à nouveau attractif.
À sept mois de la présidentielle, l’école revient au centre du débat public. Les candidats ne pourront pas l’esquiver. Notre nation a les moyens, le réseau, le savoir-faire et l’histoire pour répondre à ses lycéens. Il lui manque la volonté de faire arriver tout cela devant les élèves.



