Le 25 octobre 1795 : la République fonde l’Institut et noue une relation durablement ambiguë entre savoir et pouvoir
Réunir les savants pour éclairer la société, sans les réduire à servir ses dirigeants : le pari révolutionnaire reste actuel. En 2026, la protection des libertés académiques remet cette frontière au cœur du débat français.

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Le 25 octobre 1795, à la veille de sa séparation, la Convention fonde l’Institut national des sciences et des arts, ancêtre de l’Institut de France. Après avoir supprimé les académies royales, la République rassemble de nouveau savants, écrivains et artistes dans une institution commune. Ce geste fondateur, commémoré par l’Institut de France, pose une question toujours vive : comment mettre le savoir au service du pays sans le placer au service de ses gouvernants ?
Après les académies royales, reconstruire une institution du savoir
La rupture précède la refondation. Le 8 août 1793, la Convention supprime les académies royales. Leur association avec l’Ancien Régime les rend suspectes aux yeux des révolutionnaires. L’abbé Grégoire les décrit comme « gangrenées d’une incurable aristocratie », rappelle l’histoire de l’Académie des sciences morales et politiques. Ce sont les institutions héritées de la monarchie qui sont visées, mais leur disparition laisse à reconstruire un cadre collectif pour les travaux savants.
La République ne renonce donc pas à organiser les connaissances. La Constitution du 22 août 1795 prévoit déjà, à son article 298, un institut national destiné à recueillir les découvertes et à perfectionner les arts et les sciences. L’institution n’apparaît pas soudainement en octobre : le principe constitutionnel précède son organisation législative. Cette distinction permet de comprendre ce qui se joue précisément le 25 octobre.
Le projet dépasse une simple restauration. Comme le souligne l’Académie des inscriptions et belles-lettres dans son histoire de la période révolutionnaire, les différentes classes doivent former un ensemble unique. Leurs membres partagent les mêmes droits, les mêmes honneurs et la même indemnité. À la dispersion des anciennes compagnies répond une ambition d’unité : faire dialoguer les disciplines dans un cadre national commun.
Le 25 octobre 1795, les sciences de la société prennent place
Ce jour-là, le 3 brumaire an IV dans le calendrier républicain, la Convention adopte la loi sur l’organisation de l’instruction publique, associée au nom de Pierre Daunou. Son titre IV organise l’Institut national des sciences et des arts. Selon le récit institutionnel de cette fondation, le vote intervient la veille de la séparation de l’Assemblée. L’événement est donc d’abord un acte législatif, et non une cérémonie sous la Coupole familière aux Français d’aujourd’hui.
L’organisation comprend 144 membres répartis en trois classes : 60 pour les sciences physiques et mathématiques, 36 pour les sciences morales et politiques, 48 pour la littérature et les beaux-arts. Cette répartition initiale des membres de l’Institut donne une place propre à l’étude de l’être humain et de la société, aux côtés des autres savoirs et de la création artistique.
Les « sciences morales et politiques » ne désignent pas une classe de responsables politiques. Elles regroupent six sections : analyse des sensations et des idées, morale, science sociale et législation, économie politique, histoire et géographie. Leur objet est l’homme dans sa vie sociale, explique l’Académie issue de cette deuxième classe. Autrement dit, les lois, les comportements et l’organisation des sociétés deviennent explicitement des objets de connaissance dans l’institution nouvelle.
La mission est à la fois intellectuelle et civique. La loi prévoit la recherche, la publication des découvertes et les échanges avec les sociétés savantes étrangères. Elle associe également les travaux suivis par l’Institut à « l’utilité générale et la gloire de la République », selon les dispositions rappelées dans le rapport annuel 2024 de l’Institut. Produire des connaissances et contribuer au rayonnement du régime sont ainsi deux ambitions liées dès l’origine.
Mais cette place accordée aux sciences de la société n’est pas irréversible. Le 23 janvier 1803, sous le Consulat, Bonaparte réorganise l’Institut en quatre classes. Les sciences morales et politiques disparaissent de cette architecture. L’Institut présente cette suppression de 1803 comme une décision politique. Il faut cependant en préciser la portée : aucun membre de la deuxième classe n’est exclu de l’Institut ; ils sont répartis entre les nouvelles classes. L’Académie elle-même invite à ne pas transformer cette réforme en récit simplifié d’une expulsion générale. Elle sera rétablie par une ordonnance du 26 octobre 1832, sous Louis-Philippe, à l’initiative de Guizot.
En 2026, protéger la recherche sans renoncer aux choix publics
La France contemporaine n’est évidemment pas le Consulat. Les garanties juridiques ont changé. L’article L952-2 du Code de l’éducation reconnaît l’indépendance et la liberté d’expression des enseignants-chercheurs, enseignants et chercheurs dans leurs fonctions, sous les réserves de tolérance et d’objectivité. Dans sa rédaction issue de la loi du 24 décembre 2020, il rattache aussi les libertés académiques au principe constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs.
Ces garanties font pourtant encore l’objet d’un travail parlementaire. Le 11 février 2026, le Sénat a adopté en première lecture une proposition de loi pour mieux protéger la liberté académique. Le texte entend préciser qu’elle comprend le choix des sujets, des méthodes et des collaborations de recherche, ainsi que la production et la diffusion des travaux. Il prévoit également une protection contre certaines atteintes et poursuites, tout en rappelant l’exigence d’intégrité scientifique. Transmise à l’Assemblée nationale le 12 février, cette proposition ne doit pas être présentée comme une loi déjà promulguée.
La liberté scientifique constitue aussi un argument d’attractivité. Dans un bilan publié le 7 mai 2026, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche indique que 60 chercheurs internationaux ont rejoint des laboratoires français grâce à Choose France for Science. Le programme est doté de 100 millions d’euros sur trois ans. Ce chiffre décrit un dispositif ciblé d’accueil, non l’ensemble des moyens consacrés à la recherche française.
La tension entre soutien public et autonomie apparaît jusque dans sa conception. Le programme privilégie sept champs, notamment la santé, le climat, le numérique et les énergies décarbonées. Les sciences humaines et sociales sont prises en compte à leurs interfaces ; le jury peut également retenir des profils hors de cette liste, précise la présentation des critères publiée en mars 2026. L’État fixe donc des priorités, tout en ménageant une latitude scientifique.
Le parallèle avec 1795 porte sur cette articulation, non sur une équivalence entre régimes. Financer des domaines jugés essentiels relève du choix public ; dicter les résultats attendus serait d’une autre nature. L’histoire de l’Institut invite ainsi à distinguer trois responsabilités : soutenir la production du savoir, garantir ses règles de rigueur et préserver la possibilité de conclusions dérangeantes. Servir la société n’implique pas de confirmer les convictions de ceux qui la gouvernent.



