Violences en manifestation : distinguer l’ultragauche des partis aide à éviter les amalgames et à établir les responsabilités
Après les violences du 17 octobre, le gouvernement a rapproché partis d’extrême gauche et groupes d’ultragauche. Pourtant, leur rapport aux élections, aux syndicats et aux institutions diffère, et une étiquette politique ne suffit pas à prouver une responsabilité dans les débordements.

Après les violences du 17 octobre, des responsables gouvernementaux ont mis en cause à la fois des groupes d’ultragauche et des organisations d’extrême gauche. Les partis qui participent aux élections se distinguent généralement des mouvances autonomes, souvent opposées à la représentation politique et aux hiérarchies. Cette différence de stratégie ne permet pas, à elle seule, d’établir qui a
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Participer à une manifestation, voter pour un parti radical ou rejoindre un groupe autonome : ces engagements disent-ils la même chose ? Après les violences du 17 octobre 2026, la distinction compte pour comprendre les accusations du gouvernement et les responsabilités de chacun.
Les mots « extrême gauche » et « ultragauche » circulent souvent ensemble. Pourtant, ils ne désignent ni les mêmes organisations, ni le même rapport aux élections, ni nécessairement les mêmes pratiques.
Les élections, première ligne de séparation
La différence centrale tient à la manière de changer la société. Les partis d’extrême gauche peuvent présenter des candidats, défendre un programme et utiliser les élections comme tribune. Les mouvances d’ultragauche décrites par les spécialistes refusent, elles, la délégation du pouvoir aux élus et la hiérarchie des partis.
L’historien Sylvain Boulouque, spécialiste des radicalités politiques, insiste sur cette rupture : « Il y a une distance très nette entre les deux mondes ». L’hostilité au capitalisme peut constituer un point commun. Elle ne suffit pas à construire une stratégie commune.
Ainsi, Révolution permanente et le NPA-Révolutionnaires investissent le terrain électoral. Pour la présidentielle de 2027, ils mettent respectivement en avant Anasse Kazib et Selma Labib. Leur participation au scrutin ne signifie pas qu’ils renoncent à une transformation révolutionnaire. Elle montre qu’ils acceptent d’utiliser cette arène politique.
À l’inverse, les groupes autonomes privilégient l’auto-organisation : décider et agir directement, sans direction centrale. Le sociologue Michel Kokoreff souligne cet héritage de démocratie directe et de refus des chefs. Cette conception ne rejette donc pas toute décision collective ; elle récuse surtout la représentation institutionnelle.
Ce que le gouvernement affirme après le 17 octobre
Après les affrontements et les pillages survenus dans plusieurs villes le samedi 17 octobre, Sébastien Lecornu a rapproché ces univers. Le mardi 20 octobre, à l’Assemblée nationale, le Premier ministre a dénoncé un « schéma insurrectionnel » mené par des groupes d’extrême gauche et d’ultragauche.
Deux jours auparavant, il avait également placé La France insoumise dans une nébuleuse comprenant des groupes engagés dans la violence. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a elle aussi imputé les débordements à des mouvements organisés appartenant à ces deux ensembles.
Ces déclarations constituent une attribution politique des violences. Elles ne démontrent pas, à elles seules, une chaîne de commandement entre un parti, un groupe autonome et les auteurs d’un délit. Partager une manifestation, une revendication ou un adversaire ne prouve pas une coordination.
Le rapprochement sert néanmoins un intérêt politique identifiable : pour l’exécutif, il permet de présenter les violences comme un enjeu dépassant leurs seuls auteurs. Pour les partis mis en cause, distinguer les organisations protège au contraire leur légitimité électorale. Ces intérêts opposés ne dispensent aucun acteur d’étayer ses accusations.
Le classement de LFI ne tranche pas toutes les questions
Une autre confusion concerne les catégories électorales. Pour les municipales des 15 et 22 mars 2026, le ministère de l’Intérieur a rattaché LFI au bloc « extrême-gauche ». Le mouvement a contesté cette décision.
Le 27 février 2026, le Conseil d’État a rejeté le recours contre le classement électoral de LFI. Il n’a pas relevé d’erreur manifeste d’appréciation, compte tenu du contexte politique et des alliances observées.
La portée de cette décision reste précise. Ces catégories permettent d’additionner les résultats nationaux. Le Conseil d’État explique qu’il ne juge pas les programmes politiques à cette occasion. Ce classement administratif ne démontre donc ni une appartenance à l’ultragauche, ni une responsabilité dans des violences.
LFI participe aux élections et recherche des majorités. Des militants d’ultragauche lui reprochent justement cette inscription dans les institutions. Le politiste Rémi Lefebvre souligne cette hostilité : dans ces milieux, les insoumis peuvent apparaître comme des acteurs du système, pas comme leurs représentants.
Des groupes dispersés, des pratiques différentes
L’ultragauche ne forme pas une organisation unique. Elle rassemble de petits groupes affinitaires, construits autour de relations de confiance et de sensibilités diverses. Cette dispersion rend trompeuse l’image d’un appareil national dirigé depuis un centre.
Le rapport aux syndicats constitue une autre fracture. Selon Sylvain Boulouque, certains de ces militants considèrent les directions syndicales comme un frein à l’action ouvrière. Ils peuvent rejoindre une mobilisation sans accepter son encadrement, son parcours ou son service d’ordre.
Il faut aussi distinguer radicalité et violence. L’historien rappelle l’existence de communautés non violentes, notamment sur le plateau de Millevaches. Pour ces militants, l’engagement passe également par des formes de vie collectives, et pas seulement par la confrontation avec l’État.
Le regard des services de sécurité porte, lui, principalement sur les groupes violents. Un rapport parlementaire sur les violences en manifestation de 2023 restitue leurs analyses : ils identifient des mouvances anti-institutionnelles visant notamment les représentants de l’État et les symboles du capitalisme. Ce précédent éclaire leur approche, sans établir les responsabilités du 17 octobre 2026.
Des conséquences inégales pour les acteurs de la mobilisation
Ces différences ont des effets pratiques. Un parti possède des porte-parole et des responsables identifiables. Un ensemble de groupes autonomes n’offre pas nécessairement d’interlocuteur capable d’engager tous ses membres. Négocier l’organisation d’un cortège ne revient donc pas à contrôler chaque personne qui le rejoint.
Pour les syndicats, l’enjeu consiste à maintenir une mobilisation lisible tout en protégeant les participants. Pour les manifestants ordinaires, les affrontements peuvent compliquer l’accès au cortège ou les exposer à des risques qu’ils n’ont pas choisis. Les commerçants touchés subissent, eux, des dommages sans participer à ces débats idéologiques.
La mobilisation annoncée pour le 5 novembre constituera ainsi une prochaine échéance concrète. Il faudra observer l’organisation des cortèges, les consignes des organisateurs et les éléments précis avancés pour attribuer les violences. C’est sur ces faits, davantage que sur la proximité des étiquettes, que les responsabilités pourront se clarifier.



