Le 29 octobre 1956 : à Suez, le plan secret de la France ouvre une guerre qu’elle ne pourra pas maîtriser
Une opération militaire peut réussir sur le terrain et échouer politiquement. Derrière l’expédition de Suez, un pari français contre Nasser éclaire les limites de la puissance et le débat contemporain sur l’autonomie stratégique.

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Le 29 octobre 1956, Israël lance son offensive dans le Sinaï égyptien. Derrière cette attaque, un scénario négocié secrètement avec la France et le Royaume-Uni doit permettre aux deux puissances européennes d’intervenir contre l’Égypte. Soixante-dix ans plus tard, Suez rappelle une distinction essentielle : disposer de forces capables de gagner une bataille ne signifie pas pouvoir imposer son choix politique.
Face à Nasser, trois puissances et des objectifs différents
La crise ne commence pas avec les premiers combats. Le 26 juillet 1956, Gamal Abdel Nasser annonce la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, entreprise franco-britannique qui exploite cette voie maritime stratégique. Pour le dirigeant égyptien, l’enjeu est économique, mais aussi politique : affirmer la souveraineté de son pays face aux anciennes puissances coloniales. Paris et Londres y voient une remise en cause de leur influence régionale. Le récit historique du département d’État américain sur Suez rappelle que Nasser propose pourtant une compensation financière aux actionnaires.
En France, une autre guerre pèse sur les décisions. Depuis 1954, le pouvoir affronte l’insurrection indépendantiste algérienne. Le gouvernement de Guy Mollet considère Nasser comme un adversaire majeur, en raison de son soutien au Front de libération nationale. Affaiblir le président égyptien doit donc aussi atteindre les indépendantistes algériens. Le ministère des Armées identifie explicitement ce calcul dans son historique de l’expédition française de Suez.
Le Royaume-Uni cherche à préserver ses intérêts et son rang au Moyen-Orient. Israël, pour sa part, considère l’Égypte comme une menace pour sa sécurité. Ces objectifs ne sont pas identiques. Ils convergent cependant vers un même adversaire : Nasser. C’est cette convergence qui rend possible une opération commune, sans résoudre la question de son issue politique.
À Sèvres, près de Paris, les représentants des trois pays élaborent un dispositif clandestin. Les discussions réunissent notamment David Ben Gourion, Guy Mollet et le ministre français des Affaires étrangères Christian Pineau. Le 24 octobre, un document est signé par Ben Gourion, Pineau et le représentant britannique Patrick Dean. La notice documentaire des archives diplomatiques américaines sur les accords de Sèvres en restitue le mécanisme : Israël attaquera ; les Franco-Britanniques exigeront ensuite la séparation des combattants ; le refus égyptien permettra leur intervention.
Le 29 octobre, une offensive qui déclenche le scénario de Sèvres
Le 29 octobre, l’armée israélienne pénètre dans le Sinaï. C’est le début de la phase militaire de la crise de Suez, et non celui des bombardements franco-britanniques. La distinction compte : Paris et Londres ont préparé l’enchaînement, mais veulent apparaître comme des puissances d’interposition, chargées de protéger le canal et d’éloigner les belligérants.
Le lendemain, les deux gouvernements adressent leur ultimatum à Israël et à l’Égypte. Ils réclament le retrait des forces de la zone du canal et l’acceptation d’une occupation temporaire franco-britannique. Ce qui est présenté comme une démarche de séparation des adversaires constitue donc l’étape prévue d’une opération concertée. L’Égypte rejette cette exigence.
Les bombardements franco-britanniques commencent le 31 octobre. Le 5 novembre, des parachutistes français sont engagés à Port-Saïd ; les débarquements suivent le 6 novembre. Ces dates, documentées par les archives mémorielles de l’expédition de Suez, montrent combien il serait trompeur de faire tenir toute la guerre dans la seule journée du 29 octobre. Ce jour-là, c’est le piège diplomatique conçu à Sèvres qui se referme.
Mais la supériorité militaire des intervenants ne leur donne pas la maîtrise du rapport de force international. Les États-Unis s’opposent à l’intervention de leurs alliés. L’Union soviétique soutient l’Égypte et profère des menaces. Sous la pression internationale, Paris et Londres acceptent un cessez-le-feu le 6 novembre. L’analyse de l’INA sur la déroute diplomatique de Suez souligne ce renversement : Nasser, militairement défait, sort politiquement renforcé.
Les Nations unies organisent alors une force d’urgence. Le retrait franco-britannique de la zone du canal est achevé le 22 décembre 1956, comme le précise l’historique officiel de la première Force d’urgence des Nations unies. La France n’a pas obtenu le renversement de Nasser. L’opération démontre surtout l’écart entre une capacité d’intervention et la possibilité de transformer l’emploi de la force en résultat durable.
En 2026, l’autonomie stratégique se mesure aussi aux dépendances
La France contemporaine n’est évidemment pas celle de Guy Mollet. Les objectifs, les institutions et le contexte international ont changé. Le rapprochement pertinent ne consiste donc pas à présenter une crise actuelle comme un nouveau Suez. Il porte sur une question plus précise : de quels moyens un État doit-il disposer pour conserver sa liberté de décision lorsque ses intérêts divergent de ceux de ses partenaires ?
La présentation officielle de la Revue nationale stratégique de 2025 pose cette difficulté sans détour. Elle estime que l’OTAN demeure la seule organisation capable de faire face collectivement à un conflit majeur sur le continent européen. Mais elle demande aussi aux Européens d’envisager l’hypothèse d’un soutien américain fortement réduit et de développer leur capacité d’action autonome. Autonomie ne signifie donc pas nécessairement rupture avec l’Alliance : elle implique de pouvoir agir même lorsque l’appui attendu manque.
Ce débat se prolonge en 2026. Le 25 juin, dans leur déclaration commune sur la coopération franco-italienne, Paris et Rome annoncent une feuille de route de défense pour 2026-2031. Ils défendent la réduction des dépendances stratégiques, une industrie européenne solide et des projets communs, notamment dans les domaines spatial, maritime et de la défense aérienne. Ce sont des engagements politiques et industriels ; ils ne constituent pas encore la preuve d’une autonomie acquise.
Le 8 juillet 2026, à l’issue du sommet de l’OTAN en Turquie, Emmanuel Macron défend de nouveau une autonomie stratégique européenne à l’intérieur de l’Alliance. Son propos associe investissements, capacités européennes et coopération entre alliés. La tension est identifiable : réduire les dépendances sans affaiblir les solidarités qui contribuent à la sécurité française.
C’est ici que Suez reste éclairant. L’autonomie ne se résume ni au nombre d’avions ni à la volonté affichée d’un gouvernement. Elle suppose des ressources, des partenaires et un objectif politiquement soutenable. En 1956, Paris avait préparé l’intervention, mais pas surmonté les contraintes qui empêcheraient sa réussite diplomatique. L’épisode n’interdit pas de recourir à la force. Il oblige à poser, avant elle, la question décisive : pour obtenir quoi, avec quels soutiens, et jusqu’à quelles conséquences ?



