Mobilisation lycéenne : les réseaux sociaux peuvent-ils remplacer les syndicats dans le dialogue avec le gouvernement ?
En recevant des créateurs de contenu avant les syndicats, le gouvernement a voulu toucher davantage de jeunes mobilisés. Mais l’initiative soulève une question démocratique : informer les élèves suffit-il à les associer aux décisions ?

Le gouvernement a présenté des mesures liées à la mobilisation lycéenne à des créateurs de contenu avant de recevoir les organisations syndicales. Les réseaux sociaux permettent de toucher un large public, mais cette stratégie ne remplace pas la négociation avec les représentants des élèves. Le débat porte désormais sur leur participation réelle aux décisions et sur la concrétisation des annonces
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Qui doit entendre en premier les réponses du gouvernement aux difficultés des lycéens : leurs représentants ou les comptes qu’ils suivent sur leur téléphone ? Derrière cette question, deux enjeux se croisent : rendre les annonces accessibles et permettre aux élèves de peser sur les décisions.
Informer les jeunes ne signifie pas négocier avec eux
Le lundi 26 octobre 2026, Sébastien Lecornu a réuni huit créateurs de contenu et médias numériques spécialisés, avant la rencontre avec les organisations représentatives. Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, et Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur, participaient à cet échange.
Les invités ont découvert plusieurs réponses envisagées à la mobilisation lycéenne et étudiante : remplacement annoncé de Parcoursup, créations de postes et rénovation des bâtiments. Ils ont ensuite diffusé ces informations avant leur officialisation. Cette chronologie a déclenché une polémique distincte du contenu des mesures.
Pour Matignon, l’objectif consiste à élargir le dialogue. L’entourage du Premier ministre défend le recours à plusieurs canaux pour toucher davantage de jeunes. Les syndicats ne seraient donc pas exclus, mais complétés par des interlocuteurs capables de recueillir d’autres témoignages.
Les organisations lycéennes et étudiantes contestent surtout l’ordre choisi. Elles défendent leur place dans la négociation, après plusieurs semaines de mobilisation. Leur objection porte ainsi sur une différence essentielle : transmettre une annonce à une audience ne donne pas le même rôle que discuter des revendications.
Pourquoi Matignon mise sur les réseaux sociaux
Le choix du gouvernement répond à des pratiques documentées. Le baromètre INJEP-CRÉDOC sur l’information des jeunes en 2024 indique qu’environ un jeune de 15 à 30 ans sur deux utilise les réseaux sociaux pour suivre l’actualité. Ces plateformes constituent leur première source d’information, devant les journaux télévisés.
Les participants réunis par Matignon correspondent à deux logiques. Certains suivent la contestation et relaient les préoccupations des élèves, comme Anna Baldy, Mathilde Fouqué ou Miel Abitbol. D’autres produisent surtout des contenus sur les études, les mathématiques ou l’orientation, comme Lucas Markarian et Ange Sacchetti.
Thotis, ExtraStudent et Dormir au courant complétaient ce groupe. Leurs formats et leurs publics diffèrent. Les réunir permet au gouvernement de dépasser le cercle des jeunes qui suivent déjà les débats politiques ou les communications syndicales.
Les audiences donnent la mesure de cette stratégie. Les comptes de Lucas Markarian dépassent 3,1 millions d’abonnés cumulés ; ceux de Miel Abitbol, 2,8 millions. Ces totaux ne correspondent toutefois pas à autant de personnes distinctes : un même internaute peut suivre plusieurs comptes et plusieurs plateformes.
Le bénéfice recherché par l’exécutif est clair : expliquer rapidement ses réponses auprès de publics nombreux. Pour les créateurs, l’accès aux ministres permet de questionner directement les décideurs. Mais cet accès crée aussi une tension : comment conserver une parole indépendante lorsqu’on devient un interlocuteur privilégié du pouvoir ?
Une consultation dont les participants ne donnent pas la même lecture
Les témoignages divergent sur la nature de la réunion. Thibaud Arnoult, cofondateur de Thotis, décrit un échange destiné à faire remonter les préoccupations des communautés et à ajuster certains sujets. Lucas Markarian estime également que les participants ont pu apporter leur regard sur les mesures.
Anna Baldy rapporte une expérience différente. Selon elle, la rencontre, présentée initialement comme une discussion, a commencé par l’énoncé de décisions déjà prises. Cette distinction compte : recueillir des réactions après un arbitrage ne revient pas à associer les participants à sa préparation.
La diffusion des annonces révèle également un cadre mal défini. Mathilde Fouqué raconte qu’un participant a demandé si un embargo s’appliquait. Ce dispositif fixe une heure avant laquelle les destinataires s’engagent à ne pas publier une information. D’après elle, aucune consigne claire n’a suivi.
La créatrice affirme avoir ensuite transmis aux syndicats le contenu de l’échange pour les aider à préparer leur confrontation avec le gouvernement. Elle qualifie néanmoins l’opération de « 100% un coup de communication ». À l’inverse, Alex Lequin, présent pour ExtraStudent, dit ne pas l’avoir ressentie comme telle.
Ces réactions empêchent de réduire les invités à de simples relais gouvernementaux. Elles montrent aussi la fragilité du dispositif : les participants n’avaient manifestement pas tous la même compréhension de leur rôle.
Les élèves n’ont pas tous les mêmes ressources
Au-delà de cette séquence, la mobilisation porte sur des conditions d’études concrètes. Dans sa position publiée le 1er octobre sur la mobilisation lycéenne, le SNES-FSU de Bordeaux mentionne le manque de personnels, la pression du contrôle continu, Parcoursup et l’état des bâtiments. Le syndicat réclame des réponses accompagnées de moyens.
Cette position défend les conditions de travail des personnels autant que celles des élèves. Elle rappelle surtout qu’une meilleure explication des annonces ne règle pas leur mise en œuvre. Un poste annoncé doit déboucher sur un enseignant devant une classe ; une rénovation, sur des travaux effectivement financés.
La communication numérique peut faciliter l’accès aux informations sur l’orientation. Mais elle ne garantit pas que tous les élèves disposent des mêmes appuis pour les comprendre. L’enquête INJEP-CRÉDOC montre que le suivi de l’actualité dépend notamment des habitudes familiales et du niveau de diplôme.
L’enjeu diffère donc selon les publics. Les jeunes déjà entourés trouvent un canal supplémentaire. Pour ceux qui dépendent davantage de l’accompagnement scolaire, une vidéo ne remplace pas un interlocuteur disponible pour examiner une situation personnelle.
Le prochain test : des engagements précis et discutés
Louis Letoublon, vice-président de l’organisation Les Lycéens, critique l’impréparation gouvernementale. Manon Moret, secrétaire générale de l’Unef, dénonce pour sa part le fait de recevoir les organisations mobilisées après les créateurs. Les syndicats défendent ainsi leur capacité à négocier, pas seulement leur accès à l’information.
Dans les prochaines semaines, le point décisif sera la traduction des annonces : calendrier du remplacement de Parcoursup, financement des postes et programmation des rénovations. La place donnée aux représentants lycéens et étudiants dans ces arbitrages permettra aussi de mesurer si Matignon a simplement multiplié ses canaux de communication ou réellement élargi la discussion.



