Le 5 novembre 1998 : à Craonne, Lionel Jospin ouvre la mémoire nationale aux soldats fusillés pour l’exemple
Honorer les soldats suppose-t-il de taire les injustices qu’ils ont subies ? À Craonne, une phrase de Lionel Jospin déplace les frontières du souvenir officiel et ouvre un débat toujours sensible : reconnaître n’est pas nécessairement réhabiliter.

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Le 5 novembre 1998, à Craonne, dans l’Aisne, Lionel Jospin inaugure une sculpture dédiée aux disparus de la Grande Guerre. Mais une phrase du Premier ministre dépasse le cadre de la cérémonie : les soldats « fusillés pour l’exemple » doivent retrouver leur place dans la mémoire nationale. Ce geste, associé depuis à l’œuvre de Haïm Kern sur le Chemin des Dames, pose une question toujours actuelle : qui la République choisit-elle d’inclure dans ses hommages ?
Le Chemin des Dames, une défaite qui fracture les mémoires
Pour comprendre la portée de cette intervention, il faut revenir au printemps 1917. L’offensive conduite par le général Nivelle sur le Chemin des Dames échoue à obtenir la percée espérée. Les unités subissent des pertes terribles. Après des mois de combats, l’épuisement et la déception nourrissent des refus d’obéissance. Dans son discours du centenaire, en avril 2017, François Hollande rappellera une distinction essentielle : ces mutineries se développent à l’arrière, notamment lorsque les hommes doivent repartir au feu, et non pendant les premiers assauts.
Autre distinction indispensable : tous les fusillés de la Grande Guerre ne sont pas des mutins de 1917. Les exécutions commencent dès 1914. Elles concernent des situations et des qualifications judiciaires différentes. Le dossier pédagogique du Centre national de documentation pédagogique sur les fusillés met précisément en garde contre l’amalgame entre mutinerie, désobéissance et exécution. Ramener cette histoire à une seule année effacerait une grande partie des hommes concernés.
La contestation des condamnations n’attend pas davantage 1998. Des familles, des anciens combattants et des associations se mobilisent dès l’entre-deux-guerres. Des procédures exceptionnelles permettent certaines réhabilitations. Comme le rappelle le rapport sénatorial de janvier 2023 sur les fusillés, la République a donc déjà reconnu des erreurs judiciaires. Le silence que Jospin contribue à rompre est celui de l’hommage au sommet de l’exécutif, pas celui d’une société qui aurait unanimement oublié.
Une phrase pour réintégrer, pas un jugement pour innocenter
Ce 5 novembre 1998, la cérémonie se déroule sur le plateau de Californie, au-dessus de Craonne, à quelques jours du quatre-vingtième anniversaire de l’armistice. La sculpture de Haïm Kern, intitulée Ils n’ont pas choisi leur sépulture, représente des visages anonymes pris dans un maillage de bronze. Elle évoque les disparus de la guerre : ce n’est pas un monument exclusivement consacré aux fusillés, comme le montre l’histoire de cette commande publique.
Jospin rend hommage à tous les soldats de la République. Puis il évoque ceux dont l’épuisement et le désespoir ont conduit au refus du sacrifice. Il souhaite que les fusillés « réintègrent aujourd’hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ». La formule figure dans le texte de son discours, reproduit dans le dossier du CNDP. Elle ne transforme pas les condamnés en héros de la désobéissance. Elle demande de ne plus les exclure du souvenir commun.
La nuance est décisive. Le Premier ministre n’annule aucune condamnation. Il ne prononce ni acquittement collectif ni réhabilitation judiciaire. Son intervention est politique et mémorielle : reconnaître la souffrance de ces hommes et leur appartenance à la communauté nationale sans refaire leurs procès. Confondre ces registres ferait dire à la cérémonie davantage que ce qu’elle accomplit.
L’intervention déclenche pourtant une controverse, dans le contexte de la cohabitation entre Lionel Jospin et Jacques Chirac. La présidence critique cette initiative ; la presse concentre son attention sur les fusillés. Le dossier historique du département de l’Aisne sur le Chemin des Dames souligne cependant que la polémique ne résume pas toutes les positions. Derrière l’affrontement politique, une reconnaissance plus large de ces soldats devient possible. Craonne fait entrer dans la cérémonie officielle une mémoire longtemps tenue à distance.
En 2026, reconnaître une injustice reste un choix politique
Vingt-huit ans plus tard, la distinction entre hommage et réhabilitation demeure au cœur du dossier. L’Assemblée nationale adopte, le 13 janvier 2022, une proposition de loi portée par Bastien Lachaud pour réhabiliter les militaires fusillés pour l’exemple. Le Sénat la rejette le 2 février 2023. Le dossier législatif retrace cette navette, avec une nouvelle transmission à l’Assemblée en juillet 2024. Un vote dans une chambre n’est donc pas une loi promulguée.
Les débats sénatoriaux permettent de comprendre le désaccord. Les défenseurs du texte invoquent notamment les 639 personnes recensées comme fusillées pour désobéissance militaire et réclament une réponse collective. Ce chiffre ne désigne ni les seuls mutins de 1917 ni l’ensemble des personnes exécutées pendant la guerre. Leurs contradicteurs opposent à la réhabilitation générale la diversité des dossiers et la nécessité d’un examen individuel. Ces arguments apparaissent dans le compte rendu du débat du 2 février 2023.
Le problème dépasse ainsi le choix entre souvenir et oubli. Une parole nationale peut reconnaître une souffrance collective ; une décision de justice doit établir des faits individuels. Pour les partisans d’une réhabilitation générale, les lacunes des archives rendent précisément impossible une réparation au cas par cas. Pour ses opposants, elles interdisent de tirer une conclusion identique pour tous. La mémoire rassemble des trajectoires que le droit distingue.
Une décision récente montre que cette interrogation reste pleinement contemporaine. La loi du 17 novembre 2025 élève Alfred Dreyfus au grade de général de brigade à titre posthume. Les situations ne sont pas équivalentes : l’innocence de Dreyfus a été judiciairement reconnue en 1906. Mais le rapprochement éclaire une même question politique : que peut encore réparer la Nation longtemps après une injustice ? Une promotion, une reconnaissance et une réhabilitation ne produisent pas les mêmes effets.
Le calendrier lui-même devient un instrument de transmission. Le 12 juillet 2025, Emmanuel Macron annonce l’inscription d’une commémoration annuelle consacrée à Dreyfus à partir de 2026, explicitement tournée contre la haine et l’antisémitisme. Choisir une date et un hommage, c’est bien transmettre une leçon au présent, et pas seulement conserver un souvenir.
Voilà ce que Craonne permet encore de comprendre. Reconnaître les limites humaines de l’obéissance en 1917 n’équivaut pas à proclamer un droit général à la désobéissance. Honorer les combattants n’oblige pas non plus à considérer toutes les décisions du commandement comme justes. Entre célébration et examen critique, la commémoration dessine une certaine idée de la République : capable de saluer le courage, mais aussi d’interroger ce qu’elle a exigé de ses soldats.



