Cannabis médical : les laboratoires français sont prêts, les patients attendent et le Sénat débat de la fin de vie sans en parler
Alors que Boiron annonce être prêt à distribuer du cannabis médical et que 92 % des Français y sont favorables, le Sénat examine la loi sur la fin de vie sans aborder la prise en charge de la douleur par les cannabinoïdes.

Peut-on débattre du droit à mourir dignement tout en privant des malades d’un traitement qui leur permettrait de mieux vivre ? C’est le paradoxe que met en lumière la semaine du 11 mai 2026, où deux actualités de santé se télescopent sans jamais se croiser.
Un industriel français sort du silence
Les Laboratoires Boiron, géant lyonnais historiquement connu pour l’homéopathie, ont publié un communiqué sans ambiguïté : ils sont prêts à distribuer du cannabis médical de qualité pharmaceutique en France. L’entreprise n’en est pas à ses premiers pas dans le domaine. Depuis mars 2021, Boiron participe à l’expérimentation menée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Pendant deux ans, le laboratoire a assuré la distribution d’huiles de cannabis aux patients inclus dans le programme. La filière industrielle a été testée, elle a fonctionné.
Le directeur général de Boiron, Pascal Houdayer, arrivé aux commandes en 2025 avec l’ambition de doubler le chiffre d’affaires du groupe, a fait du cannabis médical l’une de ses priorités stratégiques. Un choix qui n’est pas anodin pour un laboratoire qui a perdu 150 millions d’euros de revenus après le déremboursement de l’homéopathie en 2021. Mais Boiron insiste : il ne s’agit pas d’un calcul financier. Le communiqué invoque une « urgence morale » face aux 73 % de Français qui estiment que la souffrance des patients n’est pas suffisamment prise en compte.
300 000 patients potentiels, 750 traités
Les chiffres donnent le vertige. Les associations de patients estiment que près de 300 000 personnes en France pourraient être éligibles au cannabis thérapeutique : patients atteints de douleurs neuropathiques, d’épilepsies sévères, d’effets secondaires de chimiothérapie, ou en situation de soins palliatifs. Or, seuls 750 patients environ bénéficient encore du traitement dans le cadre de l’expérimentation, selon l’association Apaiser S&C. Aucun nouveau malade n’a pu intégrer le dispositif depuis mars 2024.
Un sondage réalisé les 13 et 14 avril 2026 par l’institut Norstat pour Apaiser S&C confirme le décalage entre l’opinion publique et la réalité du terrain. Sur 1 004 personnes interrogées, 92 % se déclarent favorables à l’autorisation du cannabis médical dans un cadre encadré. 89 % y voient une solution utile pour soulager la souffrance. Et 82 % jugent l’accès actuel aux traitements problématique.
Un calendrier réglementaire sous tension
Le blocage n’est ni scientifique ni industriel. Il est administratif et politique. Pour que le cannabis médical passe de l’expérimentation au droit commun, un décret du ministère de la Santé doit d’abord être signé. Ce décret permettrait la saisine de la Haute Autorité de santé (HAS), qui doit évaluer l’intérêt thérapeutique des traitements et fixer les taux de remboursement. Sans cette étape, les industriels ne peuvent pas déterminer leurs prix de vente, et aucune mise sur le marché n’est possible.
Le calendrier est serré et incompressible. Si la HAS est saisie rapidement, son verdict pourrait intervenir vers fin octobre ou début novembre 2026. Viendrait ensuite le processus de mise sur le marché — un parcours classique pour tout médicament — ainsi que la formation des professionnels de santé habilités à prescrire. Autrement dit, même dans le scénario le plus favorable, le cannabis médical ne sera pas disponible en pharmacie avant le printemps 2027 au plus tôt.
Mais si le décret ne sort pas avant l’été, le retard accumulé devient critique. La campagne présidentielle de 2027 risque de geler tout le processus législatif. L’expérimentation française pourrait alors avoir duré plus de six ans — pour aboutir à une impasse.
La France, exportatrice involontaire de ses propres résultats
L’ironie de la situation est que les données cliniques françaises servent déjà à d’autres pays. L’Espagne a présenté fin 2024 un projet de décret royal pour réglementer l’accès au cannabis médical, s’appuyant notamment sur les résultats de l’expérimentation hexagonale. Le texte espagnol, placé sous la supervision de l’agence du médicament locale (AEMPS), pourrait entrer en vigueur avant que la France n’ait elle-même finalisé son propre cadre.
À l’échelle européenne, 21 États membres de l’Union sur 27 ont déjà autorisé le cannabis médical sous une forme ou une autre. L’Allemagne dispose d’un cadre depuis 2017, avec prescription encadrée et remboursement partiel. Les Pays-Bas gèrent un système de production étatique depuis plus de vingt ans. La France, qui a produit certaines des données les plus rigoureuses du continent, est paradoxalement l’un des derniers pays à ne pas en tirer les conséquences réglementaires.
Fin de vie et douleur : deux débats qui s’ignorent
Le télescopage calendaire est saisissant. Du 11 au 13 mai 2026, le Sénat examine en seconde lecture les deux propositions de loi sur la fin de vie : l’une porte sur l’accès aux soins palliatifs, l’autre sur le droit à l’aide à mourir. Le gouvernement souhaite une adoption avant l’été. Le texte sur les soins palliatifs fait largement consensus — 307 voix pour, 17 contre en première lecture au Sénat. Celui sur l’aide à mourir divise profondément les deux chambres.
Pourtant, dans aucun des deux textes, la question du cannabis thérapeutique n’apparaît. Les médecins de soins palliatifs, eux, font le lien depuis longtemps. Plusieurs praticiens souhaiteraient pouvoir prescrire des cannabinoïdes plutôt que de la morphine à certains patients, pour leur permettre de maintenir une fin de vie apaisée sans les effets sédatifs lourds des opiacés. La prise en charge de la douleur est au cœur du débat sur la fin de vie — mais l’un de ses outils les plus prometteurs reste bloqué dans un tiroir réglementaire.
Quel horizon pour les patients ?
La fenêtre politique est étroite. Le Sénat ne siégera pas en septembre 2026, en raison des élections sénatoriales. Si les décrets ne sont pas signés d’ici l’été, le processus risque d’être suspendu pendant des mois, puis emporté par la dynamique de la campagne présidentielle. Les associations de patients, comme Apaiser S&C ou la Fédération Addiction, demandent que la saisine de la HAS intervienne avant la fin du printemps.
Côté industriel, Boiron n’est pas le seul acteur dans les starting-blocks. Intsel Chimos et Neuraxpharm France ont également participé à la distribution lors de l’expérimentation. La filière existe, les données sont là, l’opinion publique a tranché. Reste la décision politique — celle qui, depuis cinq ans, se fait attendre.



