Centres de données : qui doit décider de l’usage de l’électricité, de l’eau et des terres en France ?
François Ruffin propose de suspendre pendant cinq ans certains projets de centres de données non européens. Son initiative relance le débat sur la souveraineté numérique, la consommation des ressources et le contrôle démocratique des implantations.

François Ruffin a déposé une proposition de résolution appelant à suspendre pendant cinq ans les projets de centres de données non européens. Soutenue par des élus de plusieurs groupes, elle soulève des questions sur la souveraineté numérique, l’électricité, l’eau et l’aménagement des territoires. Une résolution exprime une position politique, mais ne suffit pas à imposer une interdiction
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Qui décide de l’usage des terrains, de l’eau et de l’électricité lorsqu’un immense centre de données s’installe près de chez vous ? Derrière l’essor de l’intelligence artificielle, cette question oppose deux ambitions : attirer des investissements et garder la maîtrise des ressources.
Une pause de cinq ans pour reprendre la main
François Ruffin veut porter ce débat à l’Assemblée nationale. Le député de la Somme, candidat Debout! à la présidentielle, a déposé jeudi 8 octobre 2026 une proposition de résolution. Elle appelle à un moratoire de cinq ans, autrement dit une suspension temporaire, sur les centres de données « non souverains », qu’il désigne comme non européens.
Son initiative rassemble plusieurs sensibilités. Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée, la soutient, avec des députés communiste, socialiste et du MoDem. Ce rapprochement ne signifie toutefois pas que leurs groupes entiers approuvent la démarche.
Le député réclame « un temps de réflexion et de démocratie ». Il conteste une stratégie qui, selon lui, mobilise les ressources françaises au bénéfice de groupes étrangers. Il parle de « colonisation numérique », une qualification politique qui résume son opposition aux investissements des géants américains et chinois.
Mais déposer une résolution ne bloque aucun chantier. Comme l’explique l’Assemblée nationale sur le rôle des résolutions parlementaires, cet instrument permet aux députés d’exprimer une position. Il ne crée pas, à lui seul, une interdiction juridiquement contraignante.
Des investissements massifs, mais des objectifs opposés
Les centres de données hébergent les serveurs qui stockent des informations et réalisent des calculs. Ils constituent notamment l’infrastructure matérielle de l’intelligence artificielle. Le débat concerne donc autant les bâtiments que les entreprises qui contrôlent ces capacités.
François Ruffin avance un montant de 69 milliards d’euros d’investissements étrangers dans les centres de données en 2025. Ce chiffre figure dans son argumentaire politique. Il ne faut pas le confondre avec les 109 milliards d’euros annoncés lors du sommet sur l’IA de février 2025 : l’Élysée présentait une enveloppe plus large pour les infrastructures et le déploiement de l’IA. Des annonces d’investissement ne correspondent pas non plus à des dépenses déjà réalisées.
La présidence défend une logique d’attractivité. Elle met en avant l’électricité bas carbone, les réseaux et les sites disponibles. Cette stratégie favorise les investisseurs qui cherchent à développer leurs capacités en France. Elle vise aussi à inscrire le pays dans la compétition technologique internationale.
Ruffin inverse le raisonnement : accueillir un équipement sur le territoire ne garantit pas sa maîtrise. Son moratoire réserverait davantage de place aux acteurs européens. En contrepartie, les investisseurs non européens visés ne pourraient plus développer les projets concernés pendant cinq ans. Le périmètre exact serait donc décisif.
L’électricité : une disponibilité nationale, des contraintes locales
La consommation électrique donne la mesure du sujet. RTE estime la consommation des centres de données français à environ 10 térawattheures, soit quelque 2 % de la consommation annuelle nationale. Un térawattheure représente un milliard de kilowattheures. L’ordre de grandeur rejoint celui que Ruffin cite pour 2024.
Cependant, RTE apporte une contrepartie importante au discours sur l’accaparement énergétique. Le gestionnaire du réseau souligne l’abondance de la production française et son caractère largement décarboné. Il considère que l’installation de centres de données en France peut améliorer l’empreinte carbone du numérique.
Cette disponibilité nationale ne règle pas toutes les difficultés locales. RTE distingue environ 300 centres de données, majoritairement raccordés aux réseaux de distribution, et huit installations directement reliées à son réseau haute tension. Leur puissance cumulée atteint 800 mégawatts. Les besoins ne se répartissent donc pas uniformément sur le territoire.
Pour les habitants, la question dépasse ainsi le volume total d’électricité produit. Elle porte aussi sur l’emplacement des installations et leurs besoins de raccordement. Pour les décideurs, l’enjeu consiste à articuler ces infrastructures avec les autres usages du territoire, plutôt qu’à traiter chaque projet isolément.
L’eau et les terrains : un débat déjà engagé au Parlement
Ruffin dénonce également l’emprise foncière et les besoins en eau des centres de données. Ces critiques concernent directement les riverains et les activités qui dépendent des mêmes ressources. Toutefois, les besoins en refroidissement varient selon les technologies : tous les équipements ne présentent pas les mêmes contraintes.
Le Parlement a déjà abordé ces tensions. Le 25 mars 2026, le Sénat a adopté en première lecture une proposition de loi du socialiste David Ros. Elle cherche à encadrer l’implantation des centres de données en tenant compte des équilibres territoriaux, de l’énergie et de la consommation d’espace. Ce vote ne constitue pas une adoption définitive.
Lors des débats sénatoriaux sur les centres de données, le gouvernement a défendu les technologies capables de limiter la consommation d’eau. Les discussions ont aussi porté sur la possibilité de refuser des projets dans les territoires soumis à des tensions structurelles sur cette ressource.
Deux réponses politiques se dessinent donc. Le moratoire de Ruffin sélectionne les projets selon leur caractère européen ou non. L’approche sénatoriale cherche plutôt à encadrer leur implantation et leurs effets territoriaux. La première privilégie la maîtrise économique ; la seconde agit sur les conditions concrètes d’installation.
Le prochain enjeu : transformer une position en décision
La portée de l’initiative dépendra désormais de son inscription à l’ordre du jour et des soutiens qu’elle réunira. Même adoptée, la résolution ne suffirait pas à instaurer le moratoire. Il faudrait ensuite un instrument juridique adapté.
En parallèle, la proposition de loi transmise par le Sénat à l’Assemblée nationale offre une autre voie. Les prochaines étapes parlementaires permettront de mesurer quelle réponse avance : une pause fondée sur le contrôle des opérateurs, ou un encadrement renforcé des projets et des ressources qu’ils mobilisent.



