Le RN entretient le doute sur la réforme des retraites et laisse les salariés face à l’incertitude avant 2027
Jordan Bardella a ouvert le débat sur un possible report de l’âge de départ, tandis que les proches de Marine Le Pen tempèrent. Le RN brouille ainsi sa ligne sur les retraites à mesure que 2027 approche.

À qui profiterait un recul sur les retraites ?
Pour des millions de salariés, la vraie question est simple : faudra-t-il encore travailler jusqu’à 64 ans, ou le RN reviendra-t-il sur sa propre ligne ? Derrière le flou actuel, il y a un enjeu très concret. Un âge de départ change la vie de ceux qui ont commencé tôt, de ceux qui exercent des métiers pénibles, et de ceux qui arrivent tard sur le marché du travail.
Le sujet est sensible parce qu’il touche à la fois au temps de travail, au montant des pensions et à l’équilibre financier du système. En France, la réforme de 2023 a porté l’âge légal de départ à 64 ans et accéléré la durée de cotisation requise à 43 ans pour une retraite à taux plein. C’est ce cadre que le débat politique continue de bousculer. La loi de 2023 sur les retraites reste le texte de référence, même si son application a déjà été contestée et partiellement reconfigurée dans le débat parlementaire de 2025.
Un programme affiché, puis des signaux contradictoires
Le Rassemblement national a longtemps défendu une ligne claire : retour à une retraite plus précoce pour ceux qui ont commencé à travailler jeunes, avec un âge minimal de 60 ans pour certains et 62 ans pour d’autres, selon l’âge d’entrée dans la vie active. Le parti a aussi porté l’idée d’une durée de cotisation comprise entre 40 et 42 annuités. Cette ligne figure encore dans ses documents programmatiques de 2022 et dans ses prises de position de 2023. Le communiqué du groupe RN en mai 2023 parlait d’un âge de départ « à 60 ans » pour ceux ayant travaillé avant 20 ans, puis d’une montée progressive jusqu’à 62 ans.
Mais depuis plusieurs mois, le message s’est brouillé. Jordan Bardella a entretenu l’idée d’un examen de la question d’un éventuel report de l’âge, ce qui a ouvert une brèche dans la communication du parti. Dans le même temps, des proches de Marine Le Pen ont cherché à tempérer. Résultat : le RN veut encore apparaître comme le camp qui promet de « corriger » la réforme actuelle, sans s’enfermer dans une formule qui pourrait inquiéter une partie de son électorat, notamment les actifs proches de la retraite et les salariés des catégories populaires.
Ce flou n’est pas anodin. Il parle à deux publics différents. D’un côté, les électeurs hostiles à la réforme Borne-Macron, qui veulent une rupture nette. De l’autre, ceux qui craignent qu’un retour en arrière coûte trop cher ou fragilise les comptes publics. Entre les deux, le parti laisse volontairement une zone grise.
Ce que changerait un recul, concrètement
Un assouplissement de la réforme bénéficierait d’abord aux salariés ayant commencé tôt, à ceux qui ont eu des carrières longues et aux travailleurs exposés à la pénibilité. Ce sont souvent eux qui supportent le plus mal un départ plus tardif. À l’inverse, un report de l’âge légal touche davantage les personnes aux parcours discontinus, celles qui ont connu le chômage, les temps partiels ou des interruptions de carrière. Plus l’entrée dans l’emploi est tardive, plus l’effet d’un âge légal élevé se fait sentir.
Mais le débat ne se limite pas au calendrier. Il touche aussi au financement. Le système français repose sur la répartition : les actifs financent les pensions des retraités. Quand l’âge de départ recule, les cotisations rentrent plus longtemps et les pensions sont versées plus tard. Quand l’âge baisse ou que la durée exigée se réduit, l’équation devient plus difficile. C’est pour cette raison que les gouvernements successifs invoquent la soutenabilité, tandis que les opposants dénoncent un effort demandé aux seuls salariés.
Le Conseil d’orientation des retraites alimente ce bras de fer depuis des années. En 2023, le gouvernement avait justifié la réforme par la nécessité de rééquilibrer le système. Le dossier législatif de la loi de financement rectificative de la sécurité sociale évoquait un relèvement progressif à 64 ans à raison de trois mois par génération. Cela donne une idée du mécanisme : l’effet est lent, mais il finit par changer la vie de cohortes entières.
Les lignes de fracture politiques sont nettes
À gauche et dans une partie du mouvement syndical, le message n’a pas changé : la réforme doit être suspendue, puis abrogée. La CFDT a salué en 2025 la suspension de la réforme, qu’elle présente comme une victoire sociale et comme une ouverture pour un nouveau débat en 2027. La CFDT insiste sur l’impact immédiat pour certaines générations, notamment celles nées en 1965, tandis que la CGT refuse l’idée d’une simple suspension et parle d’un décalage qui laisse intact le principe des 64 ans.
Le RN se trouve donc face à un double impératif. Il veut capitaliser sur l’impopularité de la réforme actuelle. Mais il ne veut pas non plus donner l’image d’un parti qui promet tout à tout le monde sans assumer le coût. C’est là que se joue la crédibilité de sa ligne retraites. Un discours très offensif plaît aux salariés les plus exposés. Un discours plus prudent rassure les électeurs soucieux d’équilibre budgétaire. Le parti tente visiblement de tenir les deux, au risque de brouiller sa promesse.
Les syndicats rappellent, eux, que l’âge légal n’est pas une abstraction. Il se traduit par des années supplémentaires au travail, souvent dans des métiers usants, et par des écarts très forts entre cadres et ouvriers. Les premiers vivent en moyenne plus longtemps et peuvent plus facilement prolonger leur activité. Les seconds paient davantage le prix d’un départ tardif. C’est ce différentiel social qui fait des retraites un sujet explosif, bien au-delà des équations budgétaires.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
La vraie réponse viendra quand le RN devra trancher entre plusieurs options : garder la ligne de 2022, durcir le discours contre les 64 ans, ou assumer une évolution plus prudente à l’approche de 2027. Chaque mot comptera, parce qu’il dira si le parti vise une rupture nette ou une adaptation tactique.
Il faudra aussi regarder les débats parlementaires à venir sur le financement de la protection sociale. À chaque fois que le sujet retraites revient, la même question remonte : qui paie, et qui gagne ? Le RN cherche à convaincre qu’il peut faire les deux, protéger les départs précoces et préserver les comptes. C’est précisément sur ce point que ses adversaires politiques et syndicaux vont continuer de le pousser à sortir du flou.



