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ANALYSES & OPINIONS

Après l’affaire Lyhanna, comment la colère contre la justice et l’État peut encore renforcer le RN avant 2027

L’affaire Lyhanna a relancé la colère sur les failles de la justice et des signalements ignorés. À dix mois de la présidentielle, ce climat peut offrir un avantage politique au Rassemblement national.

Hall vide du Palais de Justice à Paris, lumière naturelle claire et ambiance institutionnelle sobre.

Quand un drame devient une affaire d’État

Quand une affaire d’une violence extrême touche un enfant, elle ne reste pas cantonnée aux faits divers. Elle devient aussitôt une affaire politique. Pour beaucoup de Français, la question n’est plus seulement : comment cela a-t-il pu arriver ? Elle devient aussi : qui protège vraiment, et qui rend des comptes ?

C’est dans ce climat que l’affaire Lyhanna s’est installée dans le débat public. La petite fille de 11 ans a disparu le 29 mai 2026, puis son corps a été retrouvé le 4 juin dans le Gers. Le principal suspect, Jérôme Barella, a été mis en examen et placé en détention provisoire. L’enquête a aussi mis en lumière de précédents signalements et plaintes qui n’auraient pas été traités assez vite, ce qui a déclenché une enquête administrative conjointe de l’Inspection générale de la justice et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale, attendue pour le 19 ou le 22 juin selon les annonces publiques faites début juin.

Le fond du sujet est simple. Si l’État a reçu des alertes sans empêcher le pire, alors la confiance vacille. Et quand la confiance vacille, les formations qui promettent l’ordre, la sanction et la rupture gagnent souvent du terrain. C’est précisément ce que plusieurs responsables de la majorité redoutent aujourd’hui.

Pourquoi le Rassemblement national peut y trouver un avantage

Le Rassemblement national dispose d’un atout politique constant : il parle depuis des années de sécurité, de justice et d’autorité. Dans ce type de séquence, il n’a pas à changer de logiciel. Il lui suffit de dire que l’État a échoué. Jordan Bardella a dénoncé dès le 4 juin un « échec » de l’institution judiciaire. Marine Le Pen a, elle aussi, martelé que la sécurité des enfants devait redevenir la priorité. Quelques jours plus tard, à l’Assemblée, elle a attaqué un État « englué » dans le déni des violences contre les enfants.

Le mécanisme politique est connu. Lorsqu’un drame révèle une défaillance administrative ou judiciaire, ceux qui sont déjà dans l’opposition peuvent se présenter comme les seuls à dire la vérité. Ils ne portent pas la charge de la décision. Ils récoltent la colère. Le politologue Bruno Cautrès, du CEVIPOF, rappelle que la colère pèse fortement dans le vote RN. Le centre de recherches de Sciences Po note aussi qu’en 2026, seuls 22 % des Français déclaraient avoir confiance dans la politique. Dans un pays aussi défiant, chaque dysfonctionnement perçu comme un signe d’impuissance nourrit le vote protestataire.

Le RN profite aussi d’un second levier. Il peut transformer un fait divers en procès plus large de la société : justice trop lente, institutions trop éloignées, peines jugées trop faibles, protection des mineurs insuffisante. Ce récit parle à des électeurs qui n’attendent plus une réforme patiente, mais une réponse nette. C’est là que le parti d’extrême droite trouve son public le plus réceptif.

Ce que les sondages disent déjà

Les enquêtes d’opinion disponibles montrent que le RN part de loin, et qu’il reste au sommet de la compétition présidentielle. Dans le baromètre Ipsos bva / CESI pour La Tribune Dimanche publié en février 2026, Jordan Bardella était jugé apte à susciter de la satisfaction comme président par 38 % des personnes interrogées, contre 42 % pour Marine Le Pen sur la stature présidentielle ; les deux figures restent aussi très clivantes. Dans le baromètre d’avril 2026 relayé par le même institut, Bardella et Le Pen restaient les deux noms les plus solides du paysage politique, devant les autres prétendants.

Au passage, cela éclaire un point essentiel. Le RN ne gagne pas seulement grâce à ses propres militants. Il bénéficie aussi du recul des autres. Quand le pouvoir en place s’expose sur une affaire grave, son impopularité rejaillit plus vite que la crédibilité de l’opposition. C’est la logique classique du « tout sauf les sortants ». Elle fonctionne d’autant mieux que les autres partis ont, eux aussi, gouverné et peuvent être renvoyés à leurs bilans.

Dans le même temps, le gouvernement a tenté de montrer qu’il agissait. Gérald Darmanin a présenté ses excuses à la famille et réuni les procureurs généraux. L’exécutif a aussi annoncé des mesures sur la protection de l’enfance et demandé un examen accéléré de plusieurs textes sur les violences sexuelles. Mais sur le plan politique, la rapidité de la réaction ne garantit pas le retour de la confiance. Les sondages cités ces derniers jours montrent au contraire une baisse de popularité du Premier ministre et du garde des Sceaux, tandis que les dirigeants du RN progressent dans les intentions de satisfaction.

Ce que change cette affaire, concrètement

Pour les familles, cette séquence renforce une crainte très simple : signaler ne suffit pas toujours. Pour les professionnels de la justice et de la gendarmerie, elle pose une autre question : comment traiter plus vite les plaintes impliquant des mineurs, sans noyer les services dans des procédures trop lentes ? Pour le pouvoir, enfin, elle rappelle que l’efficacité annoncée doit se voir dans les faits, sinon elle se retourne contre lui.

Le détail compte aussi. Quand un suspect a déjà fait l’objet d’alertes sans être stoppé, le débat ne porte plus seulement sur la peine. Il porte sur toute la chaîne de décision : dépôt de plainte, transmission, enquête, suivi, coordination. C’est une question de moyens, bien sûr. Mais c’est aussi une question d’organisation et de priorités. C’est là que la critique du RN trouve une résonance : il ne parle pas seulement de sanction, il parle d’un système jugé défaillant.

Reste que ce récit avantage surtout ceux qui proposent des réponses simples. Les victimes, elles, n’obtiennent pas forcément davantage de protection par la seule montée de la colère. Et les institutions ne se réparent pas par un slogan. C’est pourquoi l’enjeu est plus large qu’un seul cas : il touche à la capacité de l’État à entendre les alertes, puis à agir avant le passage à l’acte.

Les lignes de fracture à surveiller

Dans les jours qui viennent, tout va se jouer sur trois fronts. D’abord, les conclusions de l’enquête administrative. Ensuite, les annonces concrètes sur la protection des mineurs et le traitement des signalements. Enfin, la manière dont le RN continuera d’exploiter la séquence, en particulier à l’Assemblée et dans la préparation de la présidentielle.

Le risque pour le camp présidentiel est clair : apparaître dans la réaction, pas dans l’anticipation. Le bénéfice potentiel pour le RN l’est tout autant : incarner la colère, sans assumer le pouvoir. À dix mois de la présidentielle, cette asymétrie peut compter. Pas parce qu’elle change tout d’un coup, mais parce qu’elle nourrit une impression tenace : celle d’un pays qui ne protège pas assez, et d’un système qui répond trop tard.

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