Pourquoi ce rendez-vous compte
Pour un salarié, la question n’est pas seulement l’âge de départ. C’est aussi de savoir qui paiera, demain, les pensions d’une population plus âgée et d’une génération moins nombreuse au travail.
Le Conseil d’orientation des retraites, instance indépendante chargée d’éclairer le débat sur le système, doit publier chaque année un rapport avant le 15 juin. Son calendrier 2026 prévoit une séance de préparation le 16 avril, puis l’adoption du rapport le 11 juin. Ce document comptera d’autant plus qu’il sera le dernier avant la présidentielle de 2027. Le rôle du Conseil d’orientation des retraites dans le débat public sur les retraites est précisément de mettre ces enjeux à plat.
Cette fois, le COR ne se contente pas d’actualiser ses tableaux. Il remet à jour les hypothèses démographiques qui servent de base à ses calculs. Et ce changement peut peser lourd, car une projection n’est pas une prédiction. Elle montre ce que devient la population si l’on retient certaines hypothèses de départ. Les projections de population de l’Insee reposent justement sur trois paramètres : la fécondité, la mortalité et les migrations.
Ce que le COR remet à plat
Jusqu’ici, le scénario de référence utilisé pour les retraites reposait sur les projections démographiques 2021 de l’Insee : 1,8 enfant par femme, un solde migratoire de +70 000 personnes par an et une poursuite des gains d’espérance de vie. En 2025, le COR avait conservé ce cadre, tout en sachant qu’il s’éloignait déjà de la réalité observée.
Le décalage est désormais net. L’Insee a indiqué que ses prochaines projections de population pour la France seront publiées mi-2026, avec un horizon 2070. Dans son travail préparatoire, l’institut souligne que la fécondité est particulièrement difficile à anticiper et que les migrations sont la composante la plus incertaine à long terme. Il ajoute aussi que les experts se sont majoritairement prononcés pour une révision de la trajectoire d’espérance de vie, légèrement plus basse qu’en 2021.
Les chiffres récents donnent la mesure du changement. En 2025, la fécondité tombe à 1,56 enfant par femme. L’Insee estime aussi 645 000 naissances pour 651 000 décès. Le solde naturel devient donc négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le bilan démographique 2025 de l’Insee confirme que la baisse des naissances ne relève plus d’un simple soubresaut.
Sur la longévité, l’Insee observe déjà une espérance de vie à la naissance de 85,9 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes en 2025. Dans ses travaux de projection 2026, l’institut évoque un niveau de 89,5 ans pour les femmes et 86,7 ans pour les hommes en 2070. Le message est clair : la France vieillit, et le fera encore longtemps.
Pourquoi ces hypothèses changent tout
Dans un système par répartition, les cotisations d’aujourd’hui financent les pensions d’aujourd’hui. Si les naissances reculent et si les retraités vivent plus longtemps, le nombre de cotisants progresse moins vite que celui des pensionnés. Le rapport entre actifs et retraités se dégrade. C’est mécanique. Le débat porte ensuite sur l’ampleur du phénomène, pas sur son existence.
La Cour des comptes a déjà chiffré cette tendance. Dans son rapport de février 2025, elle projette un déficit de 6,6 milliards d’euros en 2025, puis de 14 à 15 milliards en 2035 et de 25 à 32 milliards en 2045 selon le scénario de productivité. Elle estime aussi que le rapport entre cotisants et retraités de droit direct passerait d’environ 1,77 en 2025 à 1,54 en 2045. Le diagnostic financier de la Cour des comptes sur les retraites donne une idée du terrain sur lequel le COR va travailler.
Mais tout le monde ne subit pas ce vieillissement de la même manière. Les salariés aux carrières longues, les métiers pénibles, les femmes aux parcours plus heurtés et les seniors déjà fragiles sur le marché du travail sont les plus exposés à un recul de l’âge de départ ou à un allongement de la durée de cotisation. À l’inverse, un cadrage plus pessimiste rassure ceux qui veulent éviter une hausse des prélèvements ou une hausse massive de la dette sociale. Les régimes, eux aussi, sont loin d’être tous touchés pareil : la Cour des comptes souligne que certains, comme le régime général, les salariés agricoles ou la CNRACL, sont plus sous tension que d’autres.
Les lignes de fracture politiques
Les chiffres du COR ne parlent pas tout seuls. Ils alimentent un combat politique déjà bien installé. Le patronat y voit en général un rappel à l’ordre. Le Medef défend l’idée qu’un retour à l’équilibre financier doit rester le préalable de toute discussion durable sur les retraites.
Les syndicats ne contestent pas l’existence d’une pression démographique. En revanche, ils refusent d’en tirer une conclusion automatique sur l’âge de départ. La CFDT a ainsi soutenu la suspension de la réforme de 2023 tout en rappelant que les évolutions de la démographie et du marché du travail imposent des efforts à tous. D’autres organisations de retraités, comme l’UNSA Retraités, considèrent au contraire que le déficit du système reste maîtrisable et qu’il ne justifie pas une nouvelle réforme brutale. La position de la CFDT sur la suspension de la réforme des retraites illustre cette ligne de partage.
Au fond, deux lectures s’affrontent. Pour les uns, la démographie impose de travailler plus longtemps, au moins à ceux qui le peuvent. Pour les autres, elle ne doit pas servir de prétexte à faire payer toujours les mêmes : les salariés usés par le travail, les femmes aux carrières discontinues et les retraités modestes. La bataille des chiffres devient alors une bataille sur la manière de répartir l’effort.
Ce qu’il faut surveiller
Le prochain tournant viendra avec la publication des nouvelles projections démographiques de l’Insee, attendues mi-2026. Le COR devra ensuite arbitrer ses hypothèses avant d’adopter son rapport du 11 juin. Si la fécondité est revue plus bas encore, et si l’espérance de vie est ajustée à la baisse par rapport au cadre de 2021, le diagnostic financier risque de se durcir.
Mais le vrai débat n’arrivera qu’après. Il faudra alors voir quels leviers politiques seront assumés : âge de départ, emploi des seniors, niveau des cotisations, revalorisation des pensions, ou combinaison de ces paramètres. C’est là que se jouera la suite. Pas seulement dans les courbes de l’Insee, mais dans les choix que les responsables politiques accepteront, ou non, de porter.













