Déclin français : comment cinquante ans de choix publics ont fragilisé l’école, le travail et les finances du pays
Le rapport cité dans l’article relance le débat sur les causes du malaise français. Dette, déficit, école et 35 heures alimentent une lecture politique d’un déclin construit par des choix successifs.

Un pays qui s’est vraiment affaibli, ou un pays qui s’est surtout raconté qu’il déclinait ?
La question n’est pas théorique. Elle touche le travail, l’école, les impôts, la dette et la place de la France en Europe. C’est précisément sur ce terrain qu’un rapport de l’Institut Thomas More entend dresser l’inventaire de ce qu’il voit comme cinquante mauvaises décisions politiques, de la période Giscard à l’ère Macron.
Le constat est rude. Mais il arrive dans un pays où les finances publiques restent très dégradées : en 2024, le déficit public atteint 5,8 % du PIB et la dette publique 113,0 % du PIB, selon l’Insee. À l’échelle européenne, la France reste au-dessus de la moyenne de l’Union, fixée à 81,0 % du PIB pour la dette publique en 2024.
Ce que dit le rapport : une série de choix accumulés
Le raisonnement du rapport tient en une idée simple : le décrochage français ne serait pas dû à un seul choc, mais à une succession de décisions. L’école y tient une place centrale, au même titre que les 35 heures, le niveau des dépenses, le chômage, les déficits, la dette et, plus largement, un affaissement de la capacité de l’État à tenir ses promesses.
Dans cette lecture, le problème n’est pas seulement économique. Il est aussi institutionnel et culturel. Le pays aurait perdu en confiance, en efficacité et en lisibilité. Cette thèse est portée par un cercle de réflexion qui défend une ligne libérale-conservatrice. Elle intéresse donc d’abord ceux qui plaident pour un État plus sobre, des réformes plus rapides et davantage de marge laissée aux entreprises et aux collectivités.
Face à cela, le débat n’est pas nouveau. En France, la durée légale du travail pour un temps complet reste fixée à 35 heures par semaine. Les heures au-delà sont des heures supplémentaires. Autrement dit, les 35 heures ne sont pas un slogan ancien : c’est toujours la règle de base du droit du travail.
Le poids des chiffres : dette, déficit, école, travail
Le cœur du débat se lit dans les chiffres récents. L’Insee a confirmé qu’en 2024, les dépenses publiques représentent 57,1 % du PIB, contre 56,9 % en 2023, tandis que les recettes publiques s’établissent à 51,3 % du PIB. La dette brute atteint 3 305,3 milliards d’euros fin 2024.
Ce niveau de dette alimente une mécanique bien connue : plus l’endettement monte, plus la charge d’intérêt pèse, et plus l’État a moins de place pour financer d’autres priorités. L’Insee souligne d’ailleurs que les dépenses liées à la charge de la dette contribuent à la hausse des dépenses publiques en 2024.
Sur l’école, le malaise est tout aussi concret. Les résultats PISA de l’OCDE montrent que la France a vu ses performances baisser. En compréhension de l’écrit, le score moyen est passé de 493 points en 2018 à 474 en 2022 ; en culture scientifique, il recule à 487 points. L’OCDE rappelle aussi que les performances françaises restent fortement liées au milieu socio-économique des élèves.
Ce dernier point est essentiel. Les grandes réformes scolaires ne bénéficient pas à tous de la même façon. Les familles les mieux dotées en capital culturel et en information tirent plus vite parti d’un système lisible et exigeant. À l’inverse, les élèves des milieux populaires paient plus cher les dysfonctionnements de base : orientation subie, difficultés de lecture, niveaux hétérogènes, manque d’accompagnement.
Les 35 heures : symbole politique, réalité sociale
Parmi les décisions les plus contestées, le temps de travail revient toujours. Pour ses détracteurs, les 35 heures ont rigidifié l’économie française et renchéri l’organisation du travail. Pour leurs défenseurs, elles ont créé un droit nouveau à du temps libre et à une meilleure répartition du travail.
Le conflit est aussi social que économique. La CFDT rappelle que 35 heures par semaine constituent le seuil légal de déclenchement des heures supplémentaires. La CGT, elle, défend toujours la réduction du temps de travail et continue de plaider pour une nouvelle baisse, jusqu’aux 32 heures. Deux visions s’opposent donc clairement : d’un côté, ceux qui veulent alléger la contrainte sur les entreprises ; de l’autre, ceux qui veulent mieux partager le travail et préserver le temps de vie.
Dans les faits, cette opposition ne produit pas les mêmes effets selon les secteurs. Une grande entreprise peut souvent absorber plus facilement l’organisation des 35 heures grâce à ses marges, ses accords internes et son encadrement. Une petite structure, elle, subit davantage les contraintes de planning, de remplacement et de coût horaire. C’est là que se loge une partie du conflit politique français : les gains de protection sont réels pour les salariés, mais les coûts d’ajustement ne se répartissent pas de façon égale.
Le contre-argument : le déclin n’est pas qu’une affaire de “mauvaises décisions”
Le récit du déclin a ses partisans, mais aussi ses limites. Les institutions publiques ne confirment pas une simple catastrophe continue. Elles montrent plutôt un empilement de tensions : dette élevée, croissance faible, dépenses sous pression, mais aussi maintien d’un haut niveau de protection sociale. La Cour des comptes et le Haut Conseil des finances publiques insistent, de leur côté, sur la nécessité de revenir à une trajectoire crédible, tout en continuant à financer les priorités jugées essentielles.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir ce qui a “cassé” la France. Elle est aussi de savoir ce que les dirigeants ont protégé, et à quel prix. Les choix qui ont soutenu le pouvoir d’achat, les services publics ou le temps libre ont pu renforcer certaines protections. Mais ils ont aussi, parfois, réduit les marges de manœuvre budgétaires et aggravé les arbitrages à venir. Le bénéfice n’est donc pas le même pour tous : salariés, entreprises, jeunes, retraités ou contribuables n’endurent pas le même coût, ni ne retirent le même avantage, d’une même décision publique.
C’est là que le débat politique se durcit. Les partisans d’une rupture veulent surtout corriger un État qu’ils jugent trop lourd et trop lent. Le camp opposé redoute, lui, qu’une cure d’austérité ou une remise en cause frontale des acquis ne fragilise encore davantage les ménages les plus exposés. Entre les deux, une évidence s’impose : la France ne manque pas seulement de diagnostics. Elle manque surtout de consensus sur la façon de sortir du blocage.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, les finances publiques, avec la trajectoire de déficit et de dette. Ensuite, l’école, où les résultats internationaux servent désormais de thermomètre politique. Enfin, le travail, où la durée légale reste un marqueur idéologique majeur. Le vrai test n’est donc pas la publication d’un rapport de plus, mais la capacité du pouvoir à transformer ce constat de déclin en décisions durables.



