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ANALYSES & OPINIONS Le procès des comptes publics

Dépenses publiques France : pourquoi le million d’euros par salarié ne prouve pas un « casse du siècle »

Le livre de Sarah Knafo s’appuie sur des chiffres réels pour dénoncer les prélèvements et les dépenses publiques. Mais plusieurs calculs confondent coûts, droits sociaux et effectifs administratifs.

Salle institutionnelle française en marbre illustrant le débat sur les dépenses publiques et le contrôle de l’État
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En bref

Sarah Knafo présente les prélèvements sociaux et les dépenses de l’État comme un préjudice dépassant un million d’euros sur une carrière. L’analyse montre toutefois que ses calculs intègrent des droits à la retraite et à la protection sociale, tandis que ses estimations sur la récidive et les agents publics reposent sur des extrapolations contestables.

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Que reste-t-il vraiment d’un salaire quand l’employeur dépense presque deux fois plus que la somme versée sur le compte bancaire ? C’est la question de départ du livre de Sarah Knafo, qui présente les prélèvements et les dépenses publiques comme un immense transfert imposé aux contribuables.

Dans Le Casse du siècle, publié le 2 septembre, l’eurodéputée de Reconquête construit son démonstrateur autour d’un personnage fictif, Nicolas Durand. Salarié, marié et père de famille, il sert d’unité de mesure pour évaluer le coût de la protection sociale, de l’école, de la sécurité et de l’administration.

Un raisonnement fondé sur des chiffres réels

Le livre s’appuie sur des données publiques. Certaines critiques sont documentées : la commande publique peut connaître des surcoûts, des procédures administratives peuvent être complexes et les effectifs publics ont augmenté dans plusieurs secteurs.

La fonction publique comptait 5,9 millions d’agents fin 2024, selon les dernières données de l’Insee sur l’emploi public. Ce total regroupe les trois versants de la fonction publique : l’État, les collectivités locales et les hôpitaux publics. Il ne correspond donc pas à un seul bloc administratif.

Le désaccord porte surtout sur l’interprétation. Un chiffre exact peut conduire à une conclusion fragile si l’on change son sens en cours de démonstration. C’est ce qui se produit dans plusieurs calculs du livre.

Les cotisations ne sont pas seulement une perte

Sarah Knafo compare le coût total d’un salarié pour son employeur et son salaire net. Dans son exemple, l’entreprise débourse 3 922 euros par mois. Le salarié reçoit 2 079 euros. La différence atteint 1 843 euros.

Sur une carrière de 43 ans, ce calcul aboutit à 940 500 euros. En ajoutant les gains qu’aurait pu produire cet argent s’il avait été placé, le montant dépasserait le million d’euros. Le livre présente cette somme comme le « préjudice » subi par le salarié.

Cette présentation oublie cependant ce que financent les cotisations. Elles ouvrent des droits à la retraite, à l’assurance-chômage et à l’assurance-maladie. Elles prennent aussi en charge des risques qui peuvent toucher les salariés sans prévenir.

Le raisonnement ressemble à celui qui présenterait une prime d’assurance automobile comme une perte, au motif que son montant aurait pu être investi. Pour défendre une baisse des cotisations, il faut donc comparer deux systèmes complets : leurs coûts, mais aussi les protections qu’ils apportent.

La retraite illustre cette difficulté. Le système français repose principalement sur la répartition : les cotisations actuelles financent les pensions actuelles et donnent des droits futurs. Une comparaison avec la capitalisation est possible, mais elle doit intégrer la pension attendue, les rendements, les risques financiers et la solidarité entre générations.

Récidive : une proportion ne suffit pas à chiffrer une dépense

Pour estimer le coût du « laxisme » en matière de sécurité et de justice, Sarah Knafo part d’un chiffre de 40,3 % de personnes condamnées pour un délit qui étaient récidivistes ou réitérantes en 2019.

Elle applique ensuite ce taux aux budgets de la sécurité et de la justice. Le résultat atteint environ 15 milliards d’euros. Ce calcul transforme une proportion de personnes condamnées en proportion de dépenses publiques.

Or ces deux indicateurs ne mesurent pas la même chose. Le taux de 40,3 % ne dit rien du temps consacré aux dossiers, du nombre d’enquêtes, du coût des audiences ou des moyens mobilisés. Les parquets traitent aussi des affaires qui ne débouchent pas sur une condamnation.

Le lien entre prison et prévention de la récidive n’est pas automatique non plus. Une étude publiée par le ministère de la Justice indique que 34,2 % des personnes sorties de prison en 2021 ont été à nouveau condamnées dans l’année. Chez les moins de 25 ans, le taux atteint 48,2 %.

Ces chiffres ne prouvent pas que la prison provoque la récidive. Les personnes incarcérées présentent souvent des profils et des parcours plus lourds. Ils montrent toutefois qu’une incarcération plus précoce ne garantit pas, à elle seule, une baisse des infractions futures.

Les 3,7 millions d’agents « inutiles » n’existent pas comme catégorie

Le livre soustrait six métiers des 5,9 millions d’agents publics : enseignants, soignants, policiers et gendarmes, militaires, pompiers professionnels et magistrats. Le solde atteint 3,7 millions de personnes. Sarah Knafo les présente comme des agents chargés d’« administrer l’administration ».

Mais cette soustraction ne mesure pas la bureaucratie. Elle regroupe tous les métiers qui ne figurent pas dans la liste de départ. On y trouve notamment des agents territoriaux chargés de l’entretien, des espaces verts, de la culture, du sport ou de l’environnement.

Le même problème apparaît dans les hôpitaux. Les personnels qui ne voient pas directement les patients comprennent les services informatiques, la maintenance, l’accueil, le nettoyage et la logistique. Sans eux, les soins ne peuvent pas fonctionner normalement.

La proposition de supprimer 800 000 postes en cinq ans pourrait produire plusieurs dizaines de milliards d’euros d’économies annuelles. Mais le montant dépend entièrement des postes concernés. Réduire les effectifs dans un service déjà en tension ne produit pas le même résultat que supprimer des doublons administratifs.

Les collectivités locales, les hôpitaux et les services de l’État ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre. Les grandes administrations peuvent parfois mutualiser leurs fonctions. Une petite commune, elle, peut ne compter qu’un ou deux agents pour assurer plusieurs missions essentielles.

Un choix politique derrière le procès en « casse »

Le livre met en avant une question légitime : l’argent public est-il toujours utilisé efficacement ? Cette question concerne les contribuables, mais aussi les usagers des services publics et les agents chargés de les faire fonctionner.

La réponse proposée est toutefois politique. Elle privilégie la baisse des prélèvements, la réduction du périmètre de l’État et une comparaison fréquente avec les entreprises privées. Or un État ne fournit pas seulement des prestations commerciales. Il organise la justice, la sécurité, les soins, les retraites et la redistribution.

Le débat ne se résume donc pas à opposer contribuables et fonctionnaires. Une baisse d’impôt peut bénéficier aux actifs qui disposent d’un revenu stable. Elle peut aussi réduire les ressources disponibles pour les personnes malades, sans emploi ou dépendantes des services publics.

À l’inverse, maintenir toutes les dépenses au nom de la protection collective ne garantit pas leur efficacité. Les contrôles, la simplification administrative et l’évaluation des politiques publiques restent nécessaires. Le point décisif est de distinguer les économies possibles des économies simplement annoncées.

Ce qu’il faudra surveiller

La question centrale sera celle de la traduction concrète de ces propositions. Quels postes seraient supprimés ? Quels services seraient réorganisés ? Quelle protection remplacerait les cotisations retirées ? Et quel serait le coût pour les ménages si une partie des dépenses était transférée vers l’assurance privée ou l’épargne individuelle ?

Le chiffre du million d’euros frappe les esprits. Il ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’un détournement. Il dépend d’une comparaison entre des prélèvements et des droits collectifs, ainsi que d’hypothèses sur les rendements futurs.

Le véritable enjeu est donc moins de savoir si l’État « vole » un million d’euros à chaque salarié que de déterminer quelles dépenses sont utiles, pour qui, et à quel prix. C’est sur ces choix précis que le débat politique devra désormais se déplacer.

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