La polémique sur le travail rend libre relance le débat sur les mots et la mémoire au sein du Rassemblement national
Après une vidéo tournée à Vierzon, Jean-Philippe Tanguy défend une formule associée aux camps nazis. Le député RN invoque le contexte d’un discours consacré au travail, au salaire et à l’émancipation.

Jean-Philippe Tanguy assume une phrase prononcée lors d’un rassemblement à Vierzon, malgré son association avec le slogan nazi inscrit à l’entrée d’Auschwitz. Il affirme parler du salaire, du logement et de l’émancipation par le travail. La polémique interroge la portée des mots employés par les responsables politiques et l’image de normalisation du RN.
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Une phrase de deux secondes peut-elle effacer trente minutes de discours ? C’est la question posée par la polémique visant Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement national, après une intervention à Vierzon, dans le Cher.
Une formule associée aux camps nazis
Le week-end des 19 et 20 septembre 2026, une vidéo très courte a circulé sur les réseaux sociaux. On y entend Jean-Philippe Tanguy déclarer : « Oui, le travail rend libre ».
La formule renvoie immédiatement à l’expression allemande « Arbeit macht frei ». Cette inscription figurait notamment au-dessus de l’entrée du camp d’Auschwitz I. Elle apparaissait aussi à l’entrée d’autres camps de concentration nazis, dont Dachau et Sachsenhausen.
Le musée d’État d’Auschwitz-Birkenau explique l’histoire de l’expression. Avant la Seconde Guerre mondiale, elle était utilisée dans des programmes allemands de lutte contre le chômage. Après l’arrivée des nazis au pouvoir, elle a été installée sur plusieurs lieux d’internement.
Dans le contexte concentrationnaire, la phrase ne décrivait pas une réalité. Elle servait de slogan mensonger. Les détenus étaient soumis au travail forcé, aux privations, aux violences et, pour beaucoup, à la mort. L’inscription est donc devenue l’un des symboles les plus connus de la propagande nazie.
La défense de Jean-Philippe Tanguy
Interrogé mercredi 23 septembre 2026 sur Europe 1 et CNews, Jean-Philippe Tanguy a dénoncé une citation sortie de son contexte. Il a affirmé que l’extrait ne représentait pas le contenu de son allocution, qui aurait duré environ trente minutes.
Le député a expliqué qu’il parlait du lien entre le travail, le niveau de salaire et l’accès au logement. Selon lui, un revenu suffisant permet aux individus de se loger, de gagner en autonomie et de s’émanciper. Il a également évoqué les acquis sociaux issus de la Résistance.
« C’était un discours sur le fait qu’avec un bon salaire, si on peut se payer un logement, et grâce aux acquis sociaux de la Résistance, les individus pouvaient s’émanciper et acquérir une liberté », a-t-il déclaré.
À la question de savoir s’il regrettait cette formule, le député a répondu : « Je ne vais pas regretter qu’on m’accuse de n’importe quoi ». Il a toutefois présenté ses excuses aux personnes ayant une histoire familiale douloureuse et aux victimes de l’antisémitisme. Il a précisé que ces excuses ne portaient pas sur ses propos, mais sur le fait que ceux-ci aient pu les heurter.
Jean-Philippe Tanguy a aussi déclaré qu’il respectait « la souffrance et la douleur des personnes et des familles qui ont été meurtries malheureusement par la barbarie nazie ».
Pourquoi le contexte ne suffit pas à effacer le symbole
Le débat ne porte pas seulement sur l’intention du député. Il porte aussi sur la force historique d’une expression. Dans l’espace public, certaines formules ont acquis un sens qui dépasse le discours dans lequel elles sont prononcées.
Un extrait de deux secondes peut donc être trompeur sur le raisonnement général tenu par un orateur. Mais il peut aussi révéler le risque pris lorsqu’un responsable politique utilise une formule fortement associée à un crime de masse.
Le cas d’« Arbeit macht frei » est particulier. Le musée d’Auschwitz-Birkenau décrit l’inscription comme un symbole du camp. Il rappelle également que les prisonniers sortaient chaque matin pour rejoindre les commandos de travail. Certains ne revenaient pas. D’autres étaient transportés après s’être effondrés d’épuisement ou de maladie.
La critique adressée à Jean-Philippe Tanguy s’appuie donc sur un élément précis : le rapprochement entre une formule banale sur la valeur du travail et un slogan utilisé pour dissimuler la réalité des camps. Ses défenseurs répondent que l’expression peut aussi être employée dans un sens philosophique ou social, sans référence volontaire au nazisme.
Le travail peut-il être une source de liberté ?
Sur le fond, le député défend une conception classique du travail. Celui-ci procure un revenu, une protection sociale, une place dans la société et parfois une capacité d’agir. Pour les salariés correctement rémunérés, l’emploi peut faciliter l’accès au logement, au crédit ou à l’indépendance.
Mais cette relation n’est pas automatique. Un emploi précaire, mal payé ou dangereux ne garantit pas l’autonomie. Il peut même renforcer la dépendance lorsque le salaire ne permet pas de vivre correctement ou lorsque le logement devient inaccessible.
La formule oppose ainsi deux expériences du travail. Pour les uns, il représente un moyen d’émancipation. Pour les autres, il reste une contrainte économique indispensable pour subvenir à ses besoins. Les écarts de revenus, les conditions d’emploi et les différences entre grandes villes et territoires plus ruraux modifient fortement cette réalité.
Le débat est aussi politique. Le RN cherche depuis plusieurs années à mettre en avant la « valeur travail », en l’associant au mérite, à l’ordre social et au pouvoir d’achat. Cette position bénéficie d’abord aux actifs qui souhaitent que leur activité procure un avantage clair par rapport à l’inactivité. Elle peut toutefois inquiéter les syndicats et les associations lorsqu’elle semble réduire les difficultés sociales à une question d’effort individuel.
Une polémique qui touche l’image du RN
Louis Aliot, vice-président du Rassemblement national, a défendu Jean-Philippe Tanguy. Interrogé sur France 2, il a estimé que l’extrait avait été sorti de son contexte et a déclaré n’avoir « aucune critique à faire » à son collègue.
Cette réaction protège la ligne du parti. Elle évite qu’un député occupant une place importante dans le groupe parlementaire se retrouve isolé. Jean-Philippe Tanguy est actuellement député de la Somme et membre de la commission des finances à l’Assemblée nationale, comme le précise sa fiche officielle de député.
À l’inverse, les détracteurs du RN voient dans cette séquence un problème de mémoire et de responsabilité politique. Pour eux, un responsable public doit mesurer la portée des mots employés, surtout lorsqu’ils renvoient à l’extermination des Juifs d’Europe et à la persécution d’autres populations par le régime nazi.
La controverse dépasse donc la seule personne de Jean-Philippe Tanguy. Elle remet en jeu la stratégie de normalisation du RN. Chaque dérapage réel ou supposé peut raviver les interrogations sur le rapport du parti à son histoire, à l’antisémitisme et aux symboles de l’extrême droite européenne.
Ce qu’il faut surveiller désormais
Dans les prochains jours, l’enjeu sera de savoir si le Rassemblement national maintient une défense collective de son député ou s’il cherche à refermer rapidement la polémique. Les éventuelles réactions de Marine Le Pen, de Jordan Bardella et des responsables locaux seront particulièrement observées.
La séquence pourrait également se prolonger dans les débats parlementaires et dans la campagne politique qui s’ouvre. Une question restera centrale : les électeurs retiendront-ils l’explication donnée sur le travail, ou la formule devenue indissociable de la mémoire des camps nazis ?



