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ANALYSES & OPINIONS La gauche face à ses frontières

Pourquoi Mélenchon s’éloigne de Sahra Wagenknecht : le débat sur la frontière avec l’extrême droite

Longtemps proches sur la défense des classes populaires, Jean-Luc Mélenchon et Sahra Wagenknecht ont divergé. Le parcours du BSW et ses rapports avec l’AfD révèlent aussi les transformations de La France insoumise.

Salle de conférence vide avec chaises, micros et estrade pour les universités d’été de La France insoumise à Marseille.
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En bref

Jean-Luc Mélenchon et Sahra Wagenknecht ont longtemps partagé une critique du libre-échange, de l’austérité et des partis traditionnels. La création du BSW, sa ligne conservatrice sur l’immigration et son attitude envers l’AfD ont toutefois éloigné les deux responsables. Cette rupture révèle aussi les évolutions stratégiques de La France insoumise.

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Comment une figure de la gauche radicale peut-elle devenir un point de comparaison avec l’extrême droite allemande ? Le parcours de Sahra Wagenknecht pose cette question. Il éclaire aussi les changements de ligne de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise depuis 2018.

En 2018, une alliée européenne qui intrigue

À l’été 2018, La France insoumise organise ses universités d’été à Marseille. Le mouvement sort d’une présidentielle réussie. Jean-Luc Mélenchon a obtenu 19,58 % des voix au premier tour, le 23 avril 2017. Il a manqué de peu l’accès au second tour.

La séquence reste pourtant fragile. En octobre 2018, une perquisition au siège de La France insoumise provoquera une crise politique majeure. Dans le même temps, le mouvement débat de sa stratégie, de son organisation et de sa démocratie interne.

Dans ce contexte, un nom allemand retient l’attention des militants : Sahra Wagenknecht. À l’époque, elle incarne une gauche combative, critique envers les sociaux-démocrates et très réservée sur l’immigration. Elle est alors l’une des principales figures de Die Linke, le parti allemand de la gauche radicale.

Son profil séduit une partie des insoumis. Wagenknecht défend une politique économique redistributive. Elle critique les effets sociaux de la mondialisation. Elle s’oppose aussi aux livraisons d’armes à l’Ukraine et dénonce les conséquences de certaines politiques migratoires sur les catégories populaires.

Jean-Luc Mélenchon la considère alors comme une partenaire politique possible. En janvier 2018, il salue d’ailleurs publiquement une intervention de la députée allemande à l’Assemblée nationale. La relation repose sur une proximité de gauche, mais aussi sur une même volonté de s’adresser aux électeurs populaires éloignés des partis traditionnels.

Une proximité construite autour des classes populaires

Le rapprochement entre Mélenchon et Wagenknecht ne repose pas sur une identité complète. Les deux responsables partagent toutefois plusieurs thèmes : la critique du libre-échange, la défense des services publics et le refus d’une Europe réduite à la discipline budgétaire.

Ils se retrouvent aussi sur une lecture sociale du vote populaire. Leur objectif consiste à reconquérir des électeurs attirés par l’abstention ou par les partis nationalistes. Cette stratégie les distingue d’une gauche davantage centrée sur les enjeux culturels, sociétaux ou identitaires.

La comparaison a cependant ses limites. La France insoumise conserve une tradition républicaine et universaliste particulière. En Allemagne, Wagenknecht développe progressivement une ligne plus restrictive sur l’immigration. Elle critique également certaines politiques écologiques et une partie du progressisme culturel.

Ce déplacement crée un malaise à gauche. Pour ses soutiens, la dirigeante allemande remet les questions économiques au centre du débat. Pour ses adversaires, elle reprend certains thèmes de la droite radicale et contribue à banaliser ses arguments.

De Die Linke au BSW : le changement d’échelle

En 2018, Sahra Wagenknecht lance le mouvement Aufstehen, présenté comme une tentative de rassembler les électeurs populaires de gauche. L’expérience ne s’installe pas durablement dans le paysage politique allemand. Elle révèle néanmoins une ambition : dépasser les frontières classiques de la gauche.

En janvier 2024, elle fonde le Bündnis Sahra Wagenknecht, ou BSW. Ce nouveau parti combine des mesures économiques de gauche avec une ligne conservatrice sur l’immigration, la sécurité et certains sujets culturels.

Cette combinaison brouille les repères habituels. Le BSW réclame davantage de redistribution et critique le pouvoir des grandes entreprises. Mais il défend également une réduction de l’immigration et s’oppose à plusieurs politiques portées par les écologistes allemands.

Une analyse de l’Institut français des relations internationales sur le BSW décrit cette position comme un mélange de références de gauche et de conservatisme culturel. C’est précisément cette synthèse qui permet au parti de toucher des électeurs déçus par Die Linke, mais aussi certains anciens électeurs de droite radicale.

Le BSW devient ainsi un concurrent de plusieurs formations. Il prend des voix à Die Linke sur les questions sociales. Il peut aussi capter une partie du vote protestataire qui se dirigeait vers l’AfD, le parti allemand d’extrême droite.

Pourquoi Mélenchon prend ses distances

La relation avec Jean-Luc Mélenchon évolue lorsque Wagenknecht s’éloigne davantage de la gauche traditionnelle. Le point de tension principal concerne l’AfD. Ce parti défend une ligne nationaliste, anti-immigration et hostile à une partie de l’ordre institutionnel allemand. Plusieurs de ses structures sont surveillées par les services de renseignement intérieur allemands.

Wagenknecht affirme ne pas vouloir gouverner avec l’AfD. Elle refuse cependant de soutenir automatiquement une position uniquement parce qu’elle vient de ce parti. Cette distinction entre alliance politique et vote ponctuel ouvre un débat important en Allemagne.

En 2024, elle explique que le BSW peut examiner une proposition de l’AfD sur son contenu. Pour ses défenseurs, cette méthode relève du fonctionnement parlementaire normal. Pour ses critiques, elle fragilise le cordon sanitaire, c’est-à-dire la règle politique qui consiste à ne pas coopérer avec l’extrême droite.

Cette question est devenue concrète après les élections régionales de septembre 2024. En Saxe et en Thuringe, l’AfD obtient des scores élevés. Le BSW devient alors une force intermédiaire, capable d’influencer la formation de majorités sans pouvoir imposer seul une coalition.

Pour La France insoumise, la proximité avec Wagenknecht devient donc risquée. Elle peut être interprétée comme une légitimation d’une stratégie de rapprochement avec des électeurs d’extrême droite. La prise de distance protège aussi l’image de LFI auprès de ses partenaires français et européens.

Les virages de La France insoumise

La rupture ne raconte pas seulement l’évolution de Wagenknecht. Elle montre aussi les transformations de La France insoumise.

En 2017 et en 2018, le mouvement cherche à agréger une gauche populaire autour de la souveraineté, de la critique de l’Union européenne et du refus de l’austérité. Sa priorité est alors de s’adresser aux catégories populaires sans reprendre le vocabulaire de l’extrême droite.

Depuis, LFI a renforcé son discours sur le racisme, les discriminations et les violences policières. Elle insiste davantage sur les rapports de domination et sur la défense des minorités. Cette orientation lui permet de consolider certains soutiens urbains et militants. Elle l’éloigne aussi d’une partie des électeurs qui privilégient les thèmes de l’ordre, de l’immigration et de la sécurité.

Ce déplacement nourrit des tensions avec d’autres composantes de la gauche. Les socialistes et les écologistes reprochent régulièrement à LFI ses ambiguïtés sur l’antisémitisme, la laïcité ou les relations internationales. Les insoumis, eux, accusent leurs partenaires de renoncer aux classes populaires.

Le cas Wagenknecht sert donc de miroir. Il rappelle qu’une stratégie visant les électeurs populaires peut produire deux résultats très différents : renforcer une gauche de rupture ou ouvrir un espace aux droites radicales.

Le prochain enjeu : où placer la frontière ?

Le débat allemand dépasse désormais la seule personne de Sahra Wagenknecht. Il porte sur la frontière entre contestation sociale, conservatisme culturel et coopération avec l’extrême droite.

Pour les électeurs, la distinction est concrète. Un vote BSW peut exprimer une demande de redistribution, un refus de la guerre ou une inquiétude face à l’immigration. Mais il peut aussi modifier les rapports de force dans les parlements régionaux et rendre l’AfD incontournable.

Pour LFI, l’enjeu est similaire. Le mouvement doit continuer à viser les catégories populaires sans apparaître comme une force de normalisation des partis nationalistes. Il doit également maintenir ses alliances à gauche, alors que les désaccords stratégiques restent profonds.

La question à surveiller est donc moins celle d’une alliance formelle que celle des votes et des majorités concrètes. Dans les Länder allemands comme au Parlement européen, chaque accord ponctuel peut redessiner la frontière entre opposition radicale et coopération politique.

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