Au brevet, le débat sur le régime de Vichy révèle la difficulté de nommer une mémoire qui pèse encore sur une ville
La polémique née d’un sujet du brevet relance une question sensible : faut-il parler de « régime de Vichy » ou d’« État français » ? À Vichy, le maire juge le terme injuste pour sa ville et demande un changement dans les programmes.

Pourquoi cette formulation agace à Vichy
Pour un collégien, la question est simple : faut-il écrire « régime de Vichy » ou « État français » dans une copie d’histoire ? Derrière ce choix de mots, il y a une mémoire lourde. Et, à Vichy, il y a aussi une sensibilité locale très vive, parce que le nom de la ville reste associé, dans l’espace public, au gouvernement de Philippe Pétain pendant l’Occupation. Le sujet du brevet 2026 a relancé cette tension en demandant aux élèves de présenter les caractéristiques du régime de Vichy et d’expliquer comment la Résistance a lutté pour rétablir la République.
Ce débat n’est pas qu’un débat de vocabulaire. En 1940, l’Assemblée nationale réunie à Vichy a voté les pleins pouvoirs constituants à Philippe Pétain. L’État s’est alors désigné comme « État français », et non plus comme République française. L’expression « régime de Vichy » s’est ensuite imposée pour nommer ce pouvoir installé à Vichy, dirigé sous l’autorité de Pétain pendant l’Occupation allemande. Les mots disent donc deux choses à la fois : un lieu et un système politique.
Les faits : une copie d’examen, une lettre, et une polémique
Le lundi 29 juin 2026, environ 847 600 candidats de la session de juin 2025 avaient déjà illustré l’ampleur du brevet, et la session 2026 a réuni à son tour plus d’un million et demi de candidats pour l’ensemble des examens nationaux. L’épreuve d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique du diplôme national du brevet s’est tenue ce lundi 29 juin 2026, avec une consigne sur le régime de Vichy et la Résistance. Le ministère rappelle d’ailleurs que, depuis la session 2026, le brevet repose sur une moyenne finale sur 20, avec 60 % pour les épreuves terminales et 40 % pour le contrôle continu.
Frédéric Aguilera, maire Les Républicains de Vichy, a réagi en adressant une lettre au ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, pour demander que l’on préfère le nom d’« État français ». Son argument est clair : selon lui, parler de « régime de Vichy » entretient une confusion durable entre une ville et un régime politique. Il estime aussi que cette formulation affaiblit l’enseignement de la période en faisant perdre de vue un point central : l’abandon du nom de République française par le pouvoir de Pétain. Le ministre de l’Éducation nationale est bien Édouard Geffray en cette fin juin 2026.
Cette prise de parole s’inscrit dans une séquence plus ancienne. Frédéric Aguilera avait déjà protesté en 2019 après un tweet d’Emmanuel Macron évoquant les « heures sombres de Vichy ». Le maire de la ville pousse aujourd’hui la même logique plus loin : selon lui, les sujets d’examen et les programmes devraient dire d’abord « État français », pour éviter de laisser croire que la ville, en tant que telle, résume le régime. Sur les réseaux sociaux, plusieurs habitants ont d’ailleurs soutenu cette démarche, en soulignant l’effet durable de cette association sur l’image de la ville.
Ce que ça change, concrètement, pour les élèves et pour la mémoire
Dans une copie de brevet, le mot choisi n’est pas anodin. « État français » renvoie au nom officiel adopté par le pouvoir de Pétain après le vote du 10 juillet 1940. « Régime de Vichy » désigne, lui, l’ensemble politique installé à Vichy, du fait de sa localisation et de son rôle historique. Les deux expressions ne racontent pas exactement la même chose. L’une insiste sur l’appareil d’État. L’autre rappelle le lieu d’exercice du pouvoir. Pour les élèves, l’enjeu est donc de comprendre qu’un régime peut se dire autrement que la République, sans pour autant cesser d’être étudié comme un moment de rupture avec celle-ci.
Le point sensible, ici, tient aussi à la responsabilité. En 1995, Jacques Chirac a reconnu la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France, en rompant avec une lecture qui distinguait strictement la République du régime de Vichy. Cette prise de position a compté durablement dans la mémoire publique. Elle a aussi fixé un cadre : on peut nommer « État français » le pouvoir en place, tout en admettant que ce pouvoir engageait l’État dans la collaboration et les persécutions antisémites. Pour l’enseignement, cela oblige à tenir ensemble précision historique et clarté civique.
Pour les habitants de Vichy, l’enjeu est différent. Ils subissent depuis des décennies un raccourci qui colle à leur ville. Pour eux, corriger le vocabulaire peut ressembler à une défense symbolique du territoire local. Mais pour les enseignants et les historiens, un autre risque existe : effacer le nom usuel de « régime de Vichy » pourrait rendre moins lisible un terme installé dans les manuels, la recherche et la mémoire collective. Autrement dit, une même réforme lexicale peut protéger une ville et brouiller des repères scolaires.
Les positions en présence
Du côté du maire de Vichy, la revendication est nette : l’expression « régime de Vichy » serait historiquement moins juste que « État français », et elle nourrirait une confusion entre géographie et politique. De ce point de vue, les élèves gagneraient en précision, et la ville serait moins automatiquement associée au pouvoir de Pétain. Ce camp bénéficie donc d’un changement de nom qui réduirait un stigmate local.
En face, la logique pédagogique défendue par l’Éducation nationale repose sur la lisibilité des programmes et des sujets. Le brevet 2026 évalue des compétences d’histoire, de géographie et d’EMC, avec un objectif explicite de maîtrise des repères historiques. Dans cette logique, « régime de Vichy » reste une expression immédiatement reconnaissable par les élèves et par les enseignants. Les historiens et les institutions mémorielles rappellent, par ailleurs, que cette désignation est largement entrée dans l’usage public pour nommer un régime autoritaire et collaborationniste.
Au fond, les deux camps ne parlent pas exactement du même intérêt. Le maire défend l’image d’une ville. L’école cherche une formule stable, compréhensible et conforme à l’usage historique. Entre les deux, il y a un arbitrage classique : nommer avec précision, sans effacer les implications politiques du nom choisi. C’est ce type d’équilibre que l’enseignement de l’histoire doit tenir, surtout quand il aborde une période où la République a été renversée par un vote parlementaire.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le rendez-vous à suivre est celui du 10 juillet 2026, date de la venue annoncée à Vichy de la ministre déléguée chargée de la Mémoire et des Anciens combattants. C’est à ce moment-là que l’exécutif pourrait préciser sa position, soit en maintenant la formulation actuelle des sujets et des programmes, soit en ouvrant une discussion sur un vocabulaire jugé plus conforme à la dénomination officielle de 1940. En parallèle, la réforme du brevet et l’application des nouveaux programmes d’EMC à partir de la rentrée 2026-2027 donnent à ce débat un vrai prolongement scolaire.



