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ÉCONOMIE

ArcelorMittal : la France finance la décarbonation de son acier mais peine à imposer ses conditions à un géant mondial

Four électrique confirmé à Dunkerque, mais 600 postes supprimés et des milliards d'aides publiques peu conditionnées : le dossier ArcelorMittal révèle les contradictions de la réindustrialisation française.

Vue panoramique d’une aciérie côtière du nord de la France, avec hauts fourneaux, cheminées, convoyeurs, bobines d’acier et cargo à quai sous un ciel couvert.

Depuis des années, les gouvernements promettent de réindustrialiser la France. Mais quand on regarde de près le dossier du géant de l’acier ArcelorMittal, une question gêne : qui décide vraiment de l’avenir d’une filière pourtant jugée stratégique ?

Pourquoi l’acier n’est pas une industrie comme les autres

L’acier irrigue presque toute l’économie. L’automobile, le bâtiment, les infrastructures, le ferroviaire, l’énergie et même la défense en dépendent directement. Sans capacité sidérurgique solide, difficile de parler sérieusement de souveraineté industrielle.

Or ArcelorMittal pèse lourd. Le groupe produit environ deux tiers de l’acier français, et son site de Dunkerque est le premier centre de production d’acier du pays. Ce site émet à lui seul près de 12 millions de tonnes de CO2 par an, soit 15 % des émissions industrielles nationales. Le décarboner est donc à la fois un enjeu climatique et un enjeu de puissance.

Des milliards publics, mais un calendrier qui patine

En janvier 2024, l’État et ArcelorMittal signent un accord présenté comme une victoire. Le projet de décarbonation de Dunkerque est chiffré jusqu’à 1,8 milliard d’euros, avec une aide publique pouvant atteindre 850 millions, validée par Bruxelles. L’objectif : des fours électriques et une unité de réduction directe du fer pour produire de l’acier sans charbon.

Puis le projet s’enlise près de deux ans. La concurrence de l’acier chinois et le prix de l’énergie gèlent les décisions. En février 2026, lors d’un déplacement présidentiel, le groupe confirme finalement la construction de son plus gros four électrique d’Europe sur le site. Coût annoncé : 1,3 milliard d’euros, mise en service visée vers 2029.

Le montage financier, lui, a changé. Cet investissement serait financé pour moitié via les certificats d’économie d’énergie, un mécanisme encadré par l’État qui oblige les fournisseurs d’énergie à payer. L’enveloppe européenne de 850 millions, prévue pour le projet initial à l’hydrogène, ne finance pas ce four.

Un État qui finance sans vraiment piloter

C’est là que le dossier dérange. La puissance publique apporte l’argent et assume le risque social, mais garde peu de prise sur les choix industriels. L’ambition affichée a d’ailleurs été revue à la baisse : la première étape vise désormais autour de 27 % de réduction des émissions du site, contre 35 % envisagés au départ.

L’impact ne se répartit pas de façon égale. En avril 2025, ArcelorMittal annonce la suppression de plus de 600 postes en France : entre 210 et 260 emplois administratifs, dont une partie rapatriée vers l’Inde, et environ 400 postes de production. Dunkerque, Fos-sur-Mer, Florange, Reims ou Mardyck sont concernés, sans compter les sous-traitants.

Dans le même temps, le groupe affiche une santé financière solide. Sur l’exercice 2025, ArcelorMittal a publié un chiffre d’affaires de 61,35 milliards de dollars et un bénéfice net de plus de 3 milliards, multiplié par 2,5 en un an. Entre 2020 et 2024, environ 12,5 milliards de dollars ont été reversés aux actionnaires, surtout en rachats d’actions.

Une analyse du centre de recherche CR451 de l’École de Guerre Économique pointe un autre levier, plus discret : le « lawfare », c’est-à-dire l’usage du droit et des procédures comme arme économique. À Fos-sur-Mer, les contentieux environnementaux s’accumulent et s’éternisent, chaque procédure devenant un moyen de gagner du temps ou de déplacer le rapport de force.

Nationaliser, conditionner ou laisser faire ?

Face à ces tensions, la gauche a choisi l’offensive. Une proposition de loi visant à nationaliser ArcelorMittal France, portée par la députée Aurélie Trouvé (LFI), a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 27 novembre 2025. Pour ses défenseurs, dont le député communiste Nicolas Sansu, maintenir une filière acier relève de la souveraineté nationale. La CGT dénonce de son côté une « gestion d’abandon » des sites français.

Le camp gouvernemental et la droite s’y opposent fermement. Le ministre délégué à l’Industrie a redit le refus de l’exécutif de nationaliser. À droite comme au centre, on juge la mesure inadaptée : la demande européenne d’acier a reculé d’environ 11 % en cinq ans, dans un contexte de surcapacités mondiales massives. Le Rassemblement national, lui, s’est abstenu.

ArcelorMittal défend son ancrage français. Le groupe rappelle avoir investi 500 millions d’euros dans trois lignes d’aciers magnétiques pour moteurs de voitures électriques à Dunkerque, preuve selon lui qu’il ne se désengage pas. Et il a prévenu qu’il contesterait « toute tentative de spoliation ».

Ce qu’il faut surveiller

Le sort de la nationalisation reste très incertain. Rejeté par le Sénat en février 2026, le texte a de nouveau été adopté par l’Assemblée en deuxième lecture le 11 juin 2026, mais le gouvernement et la chambre haute y demeurent hostiles. Sans majorité, son adoption définitive paraît peu probable.

Au-delà du symbole, deux échéances diront si la souveraineté affichée se traduit en actes : la première coulée du four électrique, attendue vers 2029, et la capacité de l’État à attacher aux aides publiques des contreparties précises et vérifiables. Tant que ces conditions resteront floues, le débat sur la maîtrise de l’acier français restera ouvert.

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