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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Mourir de chaud à l’hôpital : la France active le plan Orsan 3 face à une canicule qui submerge le système de santé

Cinquante-cinq morts par noyade, des arrêts cardiaques doublés à Paris, une patiente décédée dans sa chambre : la canicule de juin 2026 pousse le système hospitalier français dans ses derniers retranchements. Le gouvernement réagit.

Une patiente est morte de chaleur dans sa chambre d’hôpital. L’annonce, faite jeudi 25 juin par Jean-François Cibien, vice-président de Samu-Urgences de France, a glacé le pays en pleine fournaise. Pour la première fois, un décès survenu à l’intérieur même d’un établissement de soins est attribué aux températures extrêmes.

Depuis le 18 juin, la France suffoque sous un dôme de chaleur que les climatologues comparent, par son intensité et sa durée, à l’épisode meurtrier de l’été 2003. Jeudi, 72 départements étaient simultanément placés en vigilance rouge canicule, un record absolu qui concernait 51 millions de Français. Le thermomètre a grimpé jusqu’à 43,8 °C à Palluau, en Vendée. Les nuits, restées au-dessus de 25 °C dans la plupart des grandes agglomérations, empêchent les organismes de récupérer.

« Il se passe quelque chose en termes de mortalité »

Les chiffres sont brutaux. À Paris, 25 arrêts cardiaques ont été recensés en vingt-quatre heures sur la seule journée de mercredi, contre moins de dix en temps normal, selon le cabinet de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist. Les passages aux urgences liés à la chaleur ont été multipliés par quatre, tout comme les appels à SOS Médecins. Détail qui inquiète les soignants : ces arrêts cardiaques ne touchent pas seulement des personnes âgées déshydratées, mais aussi des patients jeunes.

Le bilan des noyades donne la mesure de l’hécatombe silencieuse. Depuis le début de l’épisode, 55 personnes sont mortes par noyade en France, a appris franceinfo auprès d’une source sécuritaire. Mercredi, le Premier ministre Sébastien Lecornu évoquait encore « une quarantaine de morts ». En deux jours, le compteur a bondi d’une quinzaine de victimes.

Plan Orsan 3 : le système de santé bascule en gestion de crise

Face à cette escalade, le Premier ministre a activé jeudi le plan Orsan au niveau 3, soit le degré le plus élevé de mobilisation sanitaire. Ce dispositif, conçu pour les situations exceptionnelles, permet de déprogrammer les opérations chirurgicales non urgentes (prothèses, chirurgie esthétique, certaines interventions orthopédiques) afin de libérer des lits, des blocs et du personnel de réanimation. Il autorise aussi la mobilisation de la réserve sanitaire et le déploiement d’étudiants en médecine dans les centres d’appels d’urgence.

Le plan avait été porté à son niveau 2 le mardi 23 juin. Quarante-huit heures plus tard, les indicateurs ont rendu l’escalade inévitable. En Île-de-France, la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris est passée d’un rythme quotidien de 1 250 interventions à plus de 2 100, avec 2 500 attendues dans la soirée de jeudi.

Concrètement, les hôpitaux réorganisent leurs services dans l’urgence. Dans un établissement de l’ouest du pays, un médecin chef des urgences a confié à l’AFP avoir dû déplacer des lits d’un service à l’autre pour éviter de soumettre des patients à des chambres devenues « intenables ».

« On manque de chambres climatisées »

C’est le cri d’alarme du professeur Frédéric Adnet, chef du Samu de Paris. Les services d’urgence sont « au maximum de leur capacité de réponse et d’absorption de patients », a-t-il martelé sur franceinfo jeudi soir, tout en nuançant : il y a « saturation, mais pas débordement ». Une distinction sémantique qui, dans les couloirs surchauffés des hôpitaux parisiens, relève de l’exercice d’équilibriste.

À l’hôpital pédiatrique Trousseau, à Paris, qui abrite aussi une maternité, très peu de pièces sont climatisées. Ayoub, père d’un nourrisson de deux jours, a raconté à ICI Paris avoir apporté son propre ventilateur pour rafraîchir la chambre. Pour un lieu qui accueille des femmes enceintes et des nouveau-nés, le constat a de quoi faire grincer des dents.

Le gouvernement a débloqué 100 millions d’euros pour équiper les hôpitaux en climatiseurs d’appoint. Sébastien Lecornu a par ailleurs annoncé dans un courrier aux maires que l’enveloppe consacrée à la rénovation énergétique des hôpitaux serait doublée pour atteindre 600 millions d’euros entre 2026 et 2035. La Région Île-de-France, de son côté, a voté en urgence un fonds de 2 millions d’euros destiné aux établissements hospitaliers et aux communes.

Les failles que la chaleur révèle

L’opposition n’a pas attendu la décrue du mercure pour attaquer. Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a fustigé un gouvernement « aux fraises », rappelant la promesse d’Emmanuel Macron de rénover 40 000 écoles en dix ans : 65 rénovations réalisées en 2025, selon elle. La députée insoumise Clémence Guetté a dénoncé « l’absence totale de préparation », rappelant que son groupe avait soumis un plan d’urgence de 32 pages l’année précédente. Marine Le Pen, elle, a plaidé pour un « plan climatisation » national.

Au-delà des joutes partisanes, le fond du débat est budgétaire. Le Fonds vert, principal levier financier pour l’adaptation climatique des collectivités, est passé de 2,5 milliards d’euros à 837 millions dans la dernière loi de finances. Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, a reconnu elle-même que les moyens actuels ne sont « pas à la hauteur ». La sénatrice LR Christine Lavarde a toutefois tempéré : les investissements lourds « nécessitent plusieurs mois pour être mis en œuvre » et n’auraient pas changé la donne face à cette canicule précise.

Ce qu’il faut surveiller

Météo-France prévoit une décrue progressive des températures à partir du week-end, avec un retour entre 19 et 34 °C sur l’ensemble du territoire la semaine prochaine. Onze départements ont été rétrogradés en vigilance orange jeudi soir. Mais les urgentistes redoutent le contrecoup : les complications liées aux fortes chaleurs, insuffisances rénales, septicémies, décompensations cardiovasculaires, apparaissent avec un décalage de cinq à dix jours. Le vrai pic d’admissions hospitalières pourrait donc survenir après la fin de la canicule elle-même. C’est précisément ce phénomène de retard qui avait piégé les autorités en 2003. Santé publique France ne publiera d’ailleurs ses premières estimations de surmortalité que deux semaines après la fin de l’alerte.

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