Pour les patients, le vrai enjeu n’est pas un nouveau slogan mais une santé pilotée vite, avec des objectifs clairs et mesurables
David Lisnard veut une programmation annuelle de la santé sur le modèle des armées. Son idée relance le débat sur l’accès aux soins, alors que les déserts médicaux et le déficit de l’Assurance Maladie restent au cœur des tensions.

Quand on n’a pas de médecin près de chez soi, la promesse la plus utile n’est pas un slogan. C’est une méthode. David Lisnard mise justement sur cette idée : changer la santé en la pilotant comme une politique de guerre ou de défense, avec des objectifs fixés à l’année.
Le maire de Cannes et président de Nouvelle Énergie veut faire de la santé un chantier de rupture. Son idée centrale est simple : une loi de programmation annuelle, sur le modèle de ce qui existe pour les armées, afin de fixer chaque année des priorités, des moyens et des arbitrages clairs. Il s’inspire d’un cadre connu en politique française : la loi de programmation militaire fixe une trajectoire pluriannuelle pour les forces armées et sert à organiser les moyens dans la durée.
Cette proposition arrive dans un moment de tension maximale. L’Assurance Maladie a publié en 2025 des chiffres lourds : 13,8 milliards d’euros de déficit en 2024, avec une projection qui pourrait monter à 16 milliards en 2025, puis jusqu’à 41 milliards en 2030 si rien ne change. De son côté, le gouvernement a déjà activé son propre arsenal contre les déserts médicaux : six millions de Français n’avaient pas de médecin traitant en 2024, et 87 % du territoire était classé en désert médical selon l’exécutif.
Ce que changerait un pilotage à l’année
Dans l’esprit de Lisnard, l’enjeu n’est pas seulement budgétaire. Il s’agit de sortir d’un système jugé trop lent, trop fragmenté et trop dépendant de décisions dispersées entre l’État, l’Assurance Maladie, les hôpitaux et les professionnels. Une programmation annuelle donnerait, en théorie, une ligne de mire plus lisible : prévention, accès aux soins, organisation territoriale, hôpital, médecine de ville, numérique, lutte contre les gaspillages. L’idée parle aux partisans d’un État plus stratège, moins englué dans les compromis de court terme.
Mais cette mécanique a un coût politique. Un pilotage plus serré favorise ceux qui savent transformer vite les décisions en résultats : l’administration centrale, les grands réseaux de soins, les structures hospitalières déjà organisées. À l’inverse, les petits cabinets, les territoires sous-dotés et les élus ruraux craignent souvent que les réformes venues d’en haut oublient la réalité du terrain. En santé, la difficulté n’est pas seulement de dépenser moins. C’est de faire venir des médecins, des infirmiers, des pharmaciens et des moyens là où ils manquent déjà.
Le débat n’est pas nouveau. Depuis des mois, l’accès aux soins concentre les colères. Le gouvernement a choisi une logique d’incitation et de solidarité territoriale, avec 151 zones prioritaires pour accueillir des médecins volontaires, et des mesures pour mieux répartir la présence médicale. Cette approche cherche à ménager les soignants tout en répondant à l’urgence. Elle bénéficie surtout aux patients des zones sous-dotées, qui espèrent des rendez-vous plus proches et plus rapides.
Une ligne dure qui plaît à une partie de la droite
La proposition de Lisnard s’inscrit aussi dans une concurrence politique à droite. Depuis plusieurs mois, la santé est devenue un terrain de démonstration de fermeté : il faut, dit en substance ce camp, arrêter de gérer l’hôpital et les soins par rafistolage. Cette lecture séduit une partie des électeurs qui ont le sentiment que le système tient encore, mais de plus en plus mal. Elle parle aussi à ceux qui veulent une rupture avec l’État-providence jugé trop coûteux et trop peu efficace.
En face, la contre-argumentation est solide. Les syndicats médicaux et de jeunes médecins se montrent très méfiants dès qu’une réforme ressemble à une reprise en main autoritaire. Au printemps 2025, plusieurs organisations ont dénoncé les mesures de régulation de l’installation des médecins, en expliquant qu’on ne résout pas une pénurie par des contraintes seules. Leur ligne est claire : il faut rendre l’exercice plus attractif, mieux répartir les formations, simplifier la pratique et alléger les charges administratives. Cette position bénéficie aux soignants déjà installés, qui refusent d’être transformés en variable d’ajustement, mais elle laisse parfois les habitants des zones blanches avec une réponse jugée trop lente.
Le gouvernement, lui, tente de tenir une ligne médiane. Il affiche une volonté d’action rapide sur les déserts médicaux, tout en conservant un discours de partenariat avec les professionnels. Cela permet d’éviter l’affrontement frontal avec les médecins libéraux, mais cela limite aussi la vitesse de transformation. Au fond, la vraie question est là : faut-il convaincre, ou contraindre ? Les défenseurs d’une programmation annuelle veulent de la visibilité et des objectifs imposables. Les opposants redoutent une bureaucratie supplémentaire, alors que le problème principal reste, selon eux, le manque de bras.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, sur le contenu précis du plan de David Lisnard, qui devra dire comment financer davantage de lisibilité sans créer une nouvelle couche administrative. Ensuite, sur la capacité du gouvernement à tenir ses engagements sur les déserts médicaux et sur la trajectoire des dépenses de santé, alors que l’Assurance Maladie alerte sur la dégradation de ses comptes. En toile de fond, la campagne présidentielle de 2027 transformera chaque proposition en test de crédibilité. Dans cette bataille, la santé ne sera pas seulement un thème social. Elle sera un marqueur de pouvoir.



