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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Pourquoi la France dépend encore des retardants de feu américains pour protéger habitants et forêts face aux mégafeux

L’A400M testé en Gironde met en lumière un point faible discret mais stratégique : les retardants de feu restent très dépendants d’un fournisseur américain. En Europe, des acteurs cherchent des alternatives plus écologiques, sans encore bousculer le marché.

Réunion institutionnelle en France sur les retardants de feu, avec plusieurs experts autour d’une table et des dossiers ouverts.

Quand un feu avance vite, que peut encore faire un avion ?

La question n’est pas théorique. Quand les flammes gagnent du terrain, chaque minute compte. Dans ce type de situation, les retardants de feu deviennent un outil décisif : ils ne remplacent pas l’eau, mais ils ralentissent la progression du front pour gagner du temps et protéger des zones habitées. C’est aussi pour cela que la France a testé, cet été, un A400M capable de larguer du retardant en soutien des moyens de la Sécurité civile.

Mais derrière ce nuage rouge, il y a une autre réalité. Le marché des retardants aériens reste très concentré. Le principal acteur mondial revendique une place dominante dans les produits et les services liés à la lutte contre les feux de végétation, avec une implantation industrielle en France, en Espagne, en Allemagne et en Australie. Aux États-Unis, un contrat national du Forest Service a d’ailleurs été attribué à Perimeter Solutions comme fournisseur de retardant long terme, tandis qu’un contentieux devant la GAO rappelle que l’agence a considéré ce fournisseur comme l’interlocuteur exclusif pour ce besoin, sauf phase de test limitée sur un produit “conditionnellement qualifié”.

Un marché dominé par un acteur américain

Le cœur du sujet tient en quelques mots : les retardants aériens utilisés pour tracer des lignes coupe-feu sont surtout issus d’une chaîne américaine. Perimeter Solutions présente ses retardants Phos-Chek et Fire-Trol comme des références de marché, et dit fournir les grandes agences de lutte contre les incendies. Le groupe affirme aussi être le plus grand producteur mondial de produits chimiques pour la lutte contre les feux. Le contrat du Forest Service signé en mars 2024 confirme que ce marché repose sur une relation étroite entre l’État fédéral américain et un fournisseur central.

Cette concentration pèse lourd pour les acheteurs publics européens. D’un côté, elle garantit une chaîne d’approvisionnement éprouvée. De l’autre, elle laisse peu de marge pour faire jouer la concurrence, surtout quand les produits doivent être compatibles avec les appareils, les procédures aériennes et les critères de qualification des administrations. Dans les faits, un retardant n’est pas un simple liquide rouge. C’est un produit technique, soumis à des exigences de performance, de sécurité et de logistique.

Pourquoi les Européens veulent sortir de la dépendance

L’intérêt européen pour d’autres solutions ne relève pas du symbole. Il répond à trois contraintes très concrètes. D’abord, la hausse du risque d’incendie. Le ministère français de la Transition écologique rappelle que la France est particulièrement vulnérable et que la fréquence des jours à danger météorologique augmente. Ensuite, la souveraineté logistique. Enfin, la demande de produits jugés plus verts ou moins controversés.

Des entreprises européennes essaient donc de se faire une place. La française BIOEX, par exemple, se présente comme un fabricant d’émulseurs anti-incendie écologiques, certifiés selon plusieurs normes internationales. D’autres sociétés européennes développent des produits dits éco-based ou non toxiques pour certains usages de prévention. Mais il faut distinguer ces solutions des retardants aériens longue durée utilisés en pleine attaque de feu. Les premiers sont souvent des mousses ou des produits de protection préventive ; les seconds doivent tenir à la chaleur, à l’altitude, au vent et à l’urgence opérationnelle.

Autrement dit, la diversification existe, mais elle reste partielle. Les alternatives européennes peuvent réduire certaines dépendances, surtout sur les mousses, les gels ou les traitements préventifs. En revanche, le créneau du largage aérien de retardant longue durée demeure très difficile à pénétrer. Il faut un produit efficace, homologué, compatible avec les avions et disponible en quantité. C’est là que l’avance industrielle américaine compte encore énormément.

Ce que changent ces produits sur le terrain

Un retardant ne fait pas disparaître un feu. Il modifie les conditions du combat. Déposé en amont ou sur les bords du sinistre, il aide les avions et les équipes au sol à contenir la propagation. L’A400M testé en Gironde s’inscrit précisément dans cette logique : un appareil plus massif qu’un Canadair, capable d’emporter davantage de charge, mais pensé surtout pour des attaques indirectes, en traçant des lignes de retardant autour du feu.

Pour les pompiers, l’intérêt est évident : gagner du temps, protéger des habitations, sécuriser une évacuation. Pour les riverains, c’est souvent la différence entre un feu qui passe et un quartier qui brûle. Pour les autorités, c’est aussi un enjeu de souveraineté opérationnelle : disposer d’une flotte, de produits, de bases de mélange et d’un approvisionnement fiable. La chaîne complète compte autant que la formule chimique.

Mais cette efficacité a un prix. Les retardants sont au centre d’un débat ancien sur leurs effets environnementaux. Le Forest Service américain publie des évaluations écologiques spécifiques, et l’Agence de protection de l’environnement américaine rappelle plus largement que certaines familles de retardateurs de flamme font l’objet d’analyses de risques. Dans le cas des retardants pour feux de forêt, l’argument des agences est simple : leur utilité opérationnelle peut justifier leur emploi, mais leur usage reste encadré, notamment près des cours d’eau et des habitats sensibles.

Des critiques environnementales qui restent fortes

Les critiques, elles, viennent d’abord des scientifiques et des défenseurs de l’environnement. L’Associated Press a récemment rappelé que les retardants sont considérés comme utiles par les autorités, mais qu’ils peuvent soulever des inquiétudes sur la faune et les milieux aquatiques. Les produits utilisés sont souvent à base de phosphates ammoniacaux, avec un colorant rouge pour visualiser les zones traitées. Le problème n’est pas seulement la toxicité immédiate. C’est aussi le risque de lessivage, de contamination locale et de cumul des impacts dans des paysages déjà fragilisés par la sécheresse et les mégafeux.

Du côté des industriels, la réponse est claire : sans retardant, les incendies avanceraient plus vite et feraient davantage de victimes. Le secteur met en avant des produits qualifiés, testés et améliorés en continu. Perimeter Solutions insiste ainsi sur ses standards de qualification et sur la sécurité des formulations. Mais cette défense ne ferme pas le débat. Elle montre surtout l’arbitrage permanent entre protection immédiate des personnes et préservation des écosystèmes.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

Le sujet ne s’arrêtera pas à un vol d’essai ou à une image spectaculaire d’avion rougeoyant au-dessus des pins. Il faudra suivre trois choses. D’abord, l’éventuelle montée en puissance de l’A400M dans la flotte française. Ensuite, la capacité des industriels européens à proposer des produits vraiment substituables sur le segment des retardants longue durée. Enfin, la manière dont les pouvoirs publics arbitreront entre souveraineté, coût, performance et impact environnemental.

Car la vraie question n’est pas seulement de savoir qui fabrique le liquide rouge. C’est de savoir si l’Europe peut, à terme, sécuriser toute la chaîne : la chimie, la logistique, les avions, la qualification et l’acceptabilité écologique. Tant que ce maillon complet restera dominé par un petit nombre d’acteurs, la souveraineté européenne sur les incendies restera incomplète.

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