Pourquoi l’enseignement de l’allemand reste à la peine malgré les promesses franco-allemandes et ce que les élèves risquent
Le rapport parlementaire dresse un bilan sévère de la relance de l’apprentissage de la langue du partenaire. Il met en cause une mise en œuvre inégale et des moyens jugés insuffisants pour stabiliser l’offre et les professeurs.

Qui profite, quand l’allemand recule ?
Dans beaucoup de collèges, une question revient vite : pourquoi certaines langues disparaissent-elles des emplois du temps alors que tout le monde vante le multilinguisme ? Pour les familles, le sujet est concret. Il touche l’offre réelle, la continuité des parcours et, au bout du compte, les chances de garder l’allemand jusqu’au lycée.
Le dossier est franco-allemand depuis longtemps. Le traité d’Aix-la-Chapelle, signé le 22 janvier 2019, prévoit que les deux États adoptent des stratégies pour augmenter le nombre d’élèves qui apprennent la langue du partenaire. La France et l’Allemagne ont ensuite rendu publiques, le 24 novembre 2022, leurs stratégies respectives.
Sur le papier, l’objectif est simple : faire remonter le nombre d’élèves qui choisissent l’allemand en France et le français en Allemagne. Dans les faits, le bilan intermédiaire présenté au sein de l’Assemblée parlementaire franco-allemande est beaucoup plus sévère. Le rapport de la mission flash, adopté le 22 juin 2026, parle d’une mise en œuvre « incomplète et inégale » et estime que tout reste suspendu à une décision politique encore repoussée : le statut de la langue du partenaire dans les deux systèmes éducatifs.
Un diagnostic sévère, des chiffres qui piquent
Le ministère français rappelait pourtant, dans la stratégie de 2022, que l’allemand restait la troisième langue la plus enseignée en France, avec 798 000 élèves dans le secondaire. Mais il signalait déjà un recul continu : la part des germanistes dans le second degré est passée de 15,7 % en 2019 à 14,1 % à la rentrée 2022. Le même document ajoutait que la France avait perdu 37 % de ses professeurs d’allemand en quinze ans.
Le rapport parlementaire de 2026 décrit une mécanique bien connue. Moins d’élèves signifie moins d’étudiants en germanistique. Moins d’étudiants veut dire moins de futurs professeurs. Et, à la fin, moins d’offre et des conditions d’enseignement plus lourdes. Le document insiste aussi sur les fortes disparités territoriales : l’allemand reste très présent dans les académies de l’Est, mais beaucoup moins ailleurs.
Ces écarts ne sont pas abstraits. La DEPP montre qu’en 2024, l’allemand ne concerne qu’une petite minorité des élèves du second degré, loin derrière l’anglais. Dans les collèges, 127 438 élèves le suivent en première langue, contre 5 416 809 pour l’anglais. Le rapport ministériel de 2022 citait déjà 12,3 % d’élèves apprenant l’allemand en LV2 en classe de 5e, là où se fait le choix de la deuxième langue.
Le vrai nœud : l’organisation du métier
Le rapport ne s’arrête pas à la demande des familles. Il pointe aussi l’offre, donc les enseignants. En France, les professeurs de langues enseignent le plus souvent une seule matière. Quand les effectifs baissent, les établissements fusionnent des groupes, parfois sur plusieurs niveaux. Résultat : des services éclatés, des compléments de service dans plusieurs établissements et une charge de travail qui grimpe.
Le document souligne également tout le travail invisible qui s’ajoute au cours lui-même : partenariats avec des établissements allemands, échanges scolaires, promotion de la discipline, préparation de projets. Tout cela se fait souvent sans compensation. Côté allemand, le rapport relève l’absence d’heures de décharge pour les enseignants des filières franco-allemandes, ce qui produit le même effet : les plus investis portent une surcharge importante.
C’est là que se joue la différence entre les gagnants et les perdants. Les élèves gagnent quand l’offre est stable, visible et continue. Les équipes pédagogiques gagnent quand elles ont du temps et des postes solides. Les perdants sont, en pratique, les établissements isolés, les zones éloignées des académies frontalières et les petites structures qui n’atteignent plus une masse critique d’élèves germanistes. Le rapport insiste d’ailleurs sur ce point : la stratégie ne franchit pas le seuil des salles de classe si elle ne passe pas par le haut encadrement académique et la direction d’établissement.
Ce que les rapporteurs proposent
Le cœur des recommandations tient en quelques mots : rendre l’allemand plus attractif, plus précoce et plus simple à faire tenir dans les emplois du temps. Les rapporteurs veulent allouer des heures de décharge aux enseignants les plus engagés dans les filières franco-allemandes, développer la bivalence des professeurs d’allemand en France, renforcer la formation continue et encourager davantage les disciplines non linguistiques, les DNL, c’est-à-dire des matières comme l’histoire-géographie ou la musique enseignées en partie dans la langue partenaire.
Ils proposent aussi de changer la méthode. Le rapport recommande de donner la priorité à l’oral et de faire preuve de davantage d’indulgence envers les erreurs, au moins au début. En clair : moins de correction punitive, plus de pratique réelle. Il suggère enfin de recourir plus largement aux contenus audiovisuels bilingues ou sous-titrés, notamment ceux d’ARTE, pour entretenir la motivation des élèves.
Sur le terrain, plusieurs dispositifs vont déjà dans ce sens. Le ministère met en avant les maternelles Élysée, les lycées franco-allemands, les sections internationales et les programmes de mobilité comme Élysée Prim. Le Goethe-Institut, lui, rappelle qu’il soutient l’apprentissage, la coopération culturelle et la formation dans plusieurs villes françaises. Mais ces outils restent dispersés si la carte des langues n’est pas tenue au niveau des académies et des établissements.
Les contreparties et les objections
Les partisans d’une relance plus musclée de l’allemand insistent sur l’urgence. L’ADEAF, association de défense de l’enseignement de l’allemand, défend depuis longtemps l’idée qu’il faut protéger les bilangues, stabiliser les postes et éviter les services éclatés. Les syndicats enseignants, eux, mettent davantage l’accent sur la dégradation des conditions de travail et refusent que la solution passe par une généralisation de la bivalence si elle devient un moyen de faire tenir les heures à moindre coût.
C’est la principale ligne de fracture. Pour les défenseurs de la réforme, la bivalence et les décharges peuvent sauver une discipline menacée en élargissant le vivier et en réduisant l’isolement des enseignants. Pour ses critiques, elles risquent surtout de maquiller la pénurie, d’alourdir les services et de fragiliser encore davantage les personnels. Le SNES-FSU rappelle d’ailleurs que l’allemand a déjà été fragilisé par la réforme du collège et par le recul des classes bilangues.
Le rapport parlementaire ne tranche pas ce débat idéologique. Il dit autre chose : sans mesures concrètes sur les postes, la formation, les décharges et la circulation des consignes, les grandes déclarations franco-allemandes restent des intentions. Et, dans un système scolaire saturé, c’est souvent le local qui décide du sort de la langue.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le prochain temps fort sera la suite donnée au rapport dans les ministères et dans les académies. Il faudra regarder si les recommandations se traduisent par des consignes sur la carte des langues, par des moyens horaires, ou par un simple rappel d’intention. Il faudra aussi suivre la place laissée aux enseignants de terrain dans le pilotage national, car c’est là que la stratégie de 2022 a surtout achoppé.



