Quand le patronat dialogue avec le RN, la CGT dénonce une banalisation qui brouille les repères démocratiques
La CGT critique les rencontres entre le RN, le Medef et de grands patrons. Sophie Binet juge ce rapprochement “extrêmement grave” et met en garde contre la banalisation politique de l’extrême droite.

Quand le patronat discute avec l’extrême droite, qui gagne quoi ?
Pour un salarié, un chef d’entreprise ou un petit patron, la question est simple : qui fixe les règles du jeu économique, et au nom de quelles valeurs ? C’est tout l’enjeu des rencontres récentes entre des responsables du Rassemblement national et des représentants du monde patronal.
Le débat arrive dans un moment très sensible. À l’approche du 1er mai, journée fériée, chômée et payée par principe, le climat social reste tendu autour des salaires, du coût du travail et de la place des syndicats. Le code du travail prévoit d’ailleurs que le 1er mai est un jour férié et chômé, avec des règles de rémunération spécifiques pour les secteurs qui ne peuvent pas interrompre leur activité.
Ce qui s’est passé
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a vivement critiqué vendredi 1er mai ces échanges entre le RN et les grands patrons. Selon elle, le patronat traite désormais l’extrême droite “comme un parti comme les autres”, en ne regardant que le programme économique. Elle estime que cette attitude est “extrêmement grave” et rappelle que la CGT place au premier plan la défense des valeurs démocratiques. Cette prise de position intervient après plusieurs rendez-vous : un déjeuner entre Marine Le Pen et le président du Medef en mars, un dîner avec de grands dirigeants d’entreprise le 7 avril, puis un déjeuner de plus de deux heures entre Jordan Bardella et le bureau exécutif du Medef le 20 avril.
Dans sa lettre adressée aux chefs d’entreprise, le tandem RN a dit vouloir les “associer” à sa réflexion sur les obstacles réglementaires qui, selon lui, freinent l’économie française. Le Medef, de son côté, s’inscrit depuis plusieurs mois dans une logique d’ouverture à tous les grands acteurs politiques, tout en continuant à défendre un agenda très favorable aux entreprises. Son site affiche désormais un mot d’ordre explicite : peser dans le débat présidentiel de 2027 et faire entendre la voix des entreprises.
Ce que cela dit du rapport de force
Le sujet dépasse largement une séquence de communication. Pour le patronat, parler au RN répond à une logique de prudence. Une partie des dirigeants veut savoir ce qu’un futur pouvoir ferait, concrètement, sur la fiscalité, le droit du travail, l’énergie, les normes ou la commande publique. Les grandes entreprises ont aussi intérêt à anticiper tous les scénarios politiques, surtout à horizon 2027. À l’inverse, les syndicats voient dans cette banalisation un glissement symbolique lourd : si l’extrême droite est traitée comme un interlocuteur ordinaire, ses idées gagnent en respectabilité.
Il faut aussi distinguer les gagnants potentiels. Les grandes entreprises ont souvent les moyens de dialoguer avec tous les camps, d’absorber un changement de cadre et de sécuriser leurs intérêts par des réseaux d’influence. Les PME, elles, dépendent davantage du niveau réel de charges, de la simplicité des règles et de la stabilité des décisions publiques. C’est là que le RN cherche à marquer des points : parler allègement normatif, compétitivité et visibilité. Mais ce discours ne dit pas tout. Les salariés, eux, regardent aussi les salaires, la protection sociale, l’emploi et la place du dialogue social.
La référence de Sophie Binet à 1940 et à Vichy relève d’une accusation politique, pas d’un fait historique qu’il faudrait reprendre à son compte. Elle sert à rappeler une ligne rouge syndicale : pour la CGT, l’économie ne doit pas effacer la question démocratique. En clair, le patronat peut chercher à sécuriser ses affaires ; les syndicats rappellent que la neutralité économique n’existe pas quand un parti d’extrême droite est en cause.
Pourquoi le 1er mai reste un symbole explosif
Le calendrier n’est pas anodin. Le 1er mai concentre deux combats très différents, mais connectés : la défense des droits des travailleurs et la bataille contre l’extrême droite. La CGT a multiplié les appels à défendre cette journée, tandis que la FSU a explicitement lié les mobilisations du 1er mai 2026 à la lutte contre l’extrême droite. Cette convergence explique pourquoi le rendez-vous RN à Mâcon a cristallisé autant de tensions.
Sur le fond, le 1er mai reste un révélateur de rapports de force très concrets. Dans les secteurs où l’activité ne peut pas s’arrêter, les salariés travaillent ce jour-là, mais la loi prévoit une indemnité égale au salaire correspondant. Dans le commerce indépendant, l’hôtellerie, les transports ou la santé, les règles ne produisent pas les mêmes effets que dans les grandes chaînes ou les groupes intégrés. C’est une illustration très simple de ce que veut dire “norme sociale” : une même règle, mais des conséquences très différentes selon les métiers et la taille des structures.
Perspectives : vers un rapprochement durable ou un simple test ?
Pour le RN, ces échanges avec les dirigeants d’entreprise ont une utilité évidente : crédibiliser sa posture économique et rassurer sur sa capacité à gouverner. Le parti veut montrer qu’il ne parle pas seulement aux catégories populaires, mais aussi aux décideurs. Pour le Medef, le pari est plus risqué. En recevant des responsables du RN, il peut dire qu’il écoute tout le monde. Mais il s’expose aussi à l’accusation de banaliser un parti qui reste contesté pour son projet politique et social.
La contradiction existe d’ailleurs au sein du débat économique lui-même. D’après des échanges rapportés dans la presse internationale, certains milieux d’affaires jugent le RN difficile à lire, avec une ligne plus dépensière incarnée par Marine Le Pen et une image plus pro-entreprises portée par Jordan Bardella. Autrement dit, les patrons n’achètent pas tous le même produit politique. Ils testent, ils comparent, ils parient parfois sur des nuances internes au RN. Mais cette stratégie ne gomme pas les risques : pour les syndicats, chaque rencontre normalise un peu plus l’extrême droite.
Horizon
Le prochain temps fort sera la séquence politique de l’automne et de l’hiver 2026, avec le budget, les débats sur le coût du travail et les prises de position publiques des organisations patronales et syndicales. À plus long terme, le vrai test viendra en 2027 : les chefs d’entreprise continueront-ils à parler au RN comme à un parti de gouvernement en puissance, ou ce rapprochement restera-t-il un épisode de campagne ? C’est là que se jouera, bien au-delà des mots, la vraie mesure du rapport de force.



