Quand l’insertion des jeunes diplômés se tend, les grandes écoles voient monter l’attente avant le premier emploi
Dans les grandes écoles, 20,5 % des diplômés 2025 sont en recherche d’emploi, un plus haut depuis vingt ans. Le ralentissement du marché cadre allonge l’accès au premier poste sans remettre en cause la valeur du diplôme.

Un diplôme prestigieux ne garantit plus un premier poste immédiat
Pour un jeune diplômé de grande école, la vraie question n’est plus seulement celle du salaire. Elle est désormais plus simple, et plus brutale : combien de temps faut-il pour décrocher un premier emploi ?
En 2025, la réponse s’est allongée. L’enquête annuelle de la Conférence des grandes écoles montre qu’un diplômé sur cinq est en recherche d’emploi quelques mois après sa sortie. La part atteint 20,5 %, soit son niveau le plus élevé depuis vingt ans. Autrement dit, le marché reste favorable aux diplômés des grandes écoles, mais il l’est nettement moins qu’avant.
Ce signal compte, parce que ces écoles forment une part importante des cadres de demain. Elles irriguent les entreprises, les administrations, les cabinets de conseil, la finance, l’ingénierie et le management. Quand l’insertion se tend à ce niveau, c’est souvent un indicateur avancé de ce qui se passe plus largement sur le marché du travail qualifié.
Ce que montre l’enquête : un bon placement, mais moins fluide
L’enquête de la Conférence des grandes écoles a été réalisée auprès de 210 écoles. Elle porte sur les diplômés sortis en 2025 et interrogés moins de six mois après l’obtention de leur diplôme. Elle ne dit donc pas que les jeunes diplômés ne trouvent plus d’emploi. Elle dit autre chose : ils trouvent, mais plus lentement, dans un marché devenu plus sélectif.
Le document officiel publié par la CGE montre aussi que la situation reste globalement solide à l’issue des études. En 2025, 81,9 % des diplômés avaient trouvé un emploi dans les deux mois suivant leur diplomation. Près de 64,5 % avaient même signé avant d’avoir leur diplôme en poche. Le contraste est clair : le démarrage reste bon, mais la file d’attente s’allonge pour une part croissante des jeunes.
Les emplois se répartissent encore dans toutes les tailles d’entreprises. La CGE observe une présence équilibrée dans les petites entreprises, les moyennes et les grandes structures. Les salaires progressent aussi légèrement : le salaire moyen hors primes des diplômés travaillant en France atteint 39 604 euros en 2025, contre 39 010 euros en 2024. Cela rappelle une réalité simple : quand le marché se contracte, le problème n’est pas toujours le niveau de rémunération. C’est souvent le nombre d’offres et la vitesse de recrutement.
Le contexte : un marché cadre en ralentissement
Pour comprendre cette dégradation, il faut sortir du seul périmètre des grandes écoles. L’Apec décrit depuis 2025 un marché de l’emploi cadre en recul. Son étude annuelle de printemps indique que les embauches de cadres ont encore baissé en 2025, à 294 500 recrutements, soit -3 % sur un an. L’organisme prévoit aussi une nouvelle contraction des recrutements de cadres débutants en 2025, après la baisse déjà observée en 2024.
Ce ralentissement touche d’abord les secteurs qui recrutent habituellement beaucoup de profils jeunes : services à forte valeur ajoutée, informatique, conseil, fonctions commerciales, études et R&D. Quand les entreprises hésitent, elles réduisent souvent en priorité les recrutements de début de carrière. C’est rationnel pour elles. Mais c’est très pénalisant pour ceux qui sortent d’école et qui cherchent leur premier poste.
Le phénomène ne concerne pas seulement les grandes écoles. L’Insee rappelle que, parmi les jeunes sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, les diplômés du supérieur restent beaucoup moins exposés au chômage que les autres. En 2023, leur taux de chômage était de 8,7 %, contre 18,0 % pour les titulaires d’un CAP, BEP ou baccalauréat, et 42,4 % pour les personnes sans diplôme ou seulement le brevet des collèges. Mais être mieux protégés ne veut pas dire être épargnés. Dans un marché qui se tend, même les profils les plus qualifiés encaissent le choc.
Qui gagne, qui perd, et à quel prix ?
Les diplômés des grandes écoles gardent des atouts puissants : réseaux d’anciens, liens étroits avec les employeurs, sélectivité du recrutement, stages, alternance, visibilité auprès des recruteurs. Ce capital facilite l’accès à l’emploi et soutient des salaires d’entrée élevés. Les entreprises, elles, y gagnent aussi : elles recrutent des profils déjà socialisés aux codes des organisations, souvent opérationnels vite.
Mais quand le marché se retourne, ces mêmes atouts ne suffisent plus à absorber tout le monde. Les diplômés les plus recherchés restent avantagés, notamment dans les écoles d’ingénieurs ou les formations liées aux métiers techniques. En revanche, les profils de management et certaines spécialités moins directement reliées à un besoin urgent des entreprises peuvent rencontrer davantage de résistance. Le tri se fait alors moins sur la valeur du diplôme que sur l’adéquation immédiate entre le profil et le besoin du recruteur.
Il y a aussi un coût plus diffus, mais réel : les jeunes diplômés acceptent davantage de concessions. L’Apec relève que l’insertion des Bac +5 s’allonge et que les débuts de carrière deviennent plus fragiles. Cela peut vouloir dire un premier poste moins stable, une mobilité géographique plus forte, une rémunération moins satisfaisante, ou un emploi pris faute de mieux. À l’échelle individuelle, le diplôme protège encore. Mais il protège moins bien contre l’attente, l’ajustement et les compromis.
Les points de vue : alerte sur l’insertion, mais pas de crise du diplôme
Du côté de la Conférence des grandes écoles, le message est mesuré mais sans ambiguïté : les conditions d’emploi « restent bonnes », mais elles deviennent « de moins en moins favorables ». Ce discours sert d’abord les écoles elles-mêmes, qui ont intérêt à démontrer la valeur de leurs formations et à défendre leur lien avec le monde économique.
En face, les données de l’Apec donnent une lecture complémentaire, et plus préoccupante. L’organisme insiste sur le ralentissement du marché cadre et sur l’exposition accrue des jeunes diplômés. Cette voix est crédible, car elle observe directement les intentions de recrutement des entreprises et l’accompagnement des cadres et des débutants.
Les entreprises, elles, mettront en avant un argument différent : dans un contexte économique incertain, elles recrutent avec prudence pour préserver leurs marges et ajuster leurs coûts. Leur logique est claire. Mais cette prudence a un effet mécanique : elle ferme une partie de la porte aux nouveaux entrants, alors même que ce sont eux qui disposent du moins de marges d’attente.
Enfin, les données publiques de l’Insee rappellent un point essentiel : le diplôme reste un amortisseur social majeur. Le sujet n’est donc pas l’effondrement de l’avantage scolaire. C’est son érosion relative dans un marché plus lent, plus sélectif et plus attentiste.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera dans les prochains mois, à mesure que les entreprises préciseront leurs plans de recrutement pour la rentrée 2026. Il faudra observer si le ralentissement reste cantonné aux cadres débutants ou s’il s’étend davantage aux fonctions intermédiaires. Il faudra aussi regarder les écarts entre écoles, filières et secteurs.
Le vrai test sera là : les diplômés de 2026 retrouveront-ils un marché plus fluide, ou entreront-ils dans une période où le premier emploi devient, durablement, un sas plus long et plus incertain ?



