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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Quand un sommet devient un engagement pour les enfants touchés par le cancer, entre deuil familial et soutien concret

À 26 ans, Constance Schaerer a gravi l’Everest pour honorer la mémoire de son père. Avec son association, elle accompagne aussi des enfants confrontés au cancer d’un parent.

Devant une mairie de village, des habitants échangent autour d’un projet de solidarité pour les familles touchées par le cancer.

Le sommet comme promesse

À 26 ans, on peut vouloir cocher une case de plus sur une carte d’alpinisme. Ou porter une promesse familiale jusqu’au bout. Dans le cas de Constance Schaerer, les deux se rejoignent : en mai 2025, elle est devenue la plus jeune Française à atteindre l’Everest, le point culminant de la planète, à 8 848 mètres d’altitude.

Derrière l’exploit, il y a une histoire intime. Son père est mort d’un cancer du pancréas lorsqu’elle avait 9 ans. En 2021, elle dit avoir retrouvé une lettre qu’il lui avait laissée pour ses funérailles. C’est ce message qui a relancé son projet : faire disperser ses cendres au sommet des plus hauts sommets du monde.

Le résultat est spectaculaire. Mais il n’est pas seulement sportif. Il est aussi symbolique. Monter si haut pour tenir une parole donnée à un parent disparu, c’est donner une forme visible au deuil. Et c’est précisément ce mélange d’exploit et de mémoire qui a transformé son ascension en récit public.

Une ascension, puis une cause

Constance Schaerer n’a pas seulement gravi l’Everest. Elle a aussi fondé en 2022 l’association 7 Sommets contre la maladie, dont l’objectif est d’accompagner les enfants dont un parent est atteint d’un cancer ou est décédé de cette maladie. L’association présente son projet comme un soutien concret, nourri par l’expérience personnelle de sa fondatrice.

Le cadre n’est pas anecdotique. En France, les cancers pédiatriques restent rares, mais ils concernent chaque année environ 2 300 enfants et adolescents de 0 à 17 ans, selon l’Institut national du cancer. Le dispositif public existe, mais l’accompagnement des familles reste souvent un angle mort du débat sanitaire : on parle du malade, moins de ceux qui l’entourent.

Or pour un enfant, la maladie d’un parent bouleverse tout : l’organisation de la maison, la scolarité, la sécurité affective, parfois même les revenus du foyer. Les associations qui interviennent sur ce terrain ne remplacent pas l’hôpital. Elles comblent plutôt un vide, en proposant écoute, respiration et moments de répit. C’est là que se situe la valeur d’un projet comme 7 Sommets contre la maladie.

Ce que change un exploit quand il rencontre le cancer

Le récit personnel peut devenir un levier de mobilisation. Dans ce cas précis, il attire l’attention sur une réalité peu visible : le cancer ne touche jamais une seule personne. Il redistribue les rôles dans toute la famille. Quand un parent est malade, l’enfant devient souvent témoin, parfois aidant, parfois isolé. L’association mise sur cette zone grise pour créer du lien et du soutien.

Le livre publié en 2025 chez Fayard prolonge cette logique. Il raconte un deuil, un défi alpin et une fidélité familiale. Mais il sert aussi de relais à la cause portée par la jeune femme. En pratique, ce type de médiatisation peut faire circuler des dons, recruter des bénévoles, ouvrir des portes auprès d’entreprises ou d’institutions locales. Elle donne donc de la visibilité à l’association, tandis que l’association donne un sens collectif à l’exploit.

Cette mécanique profite d’abord aux familles accompagnées, qui trouvent des activités, une attention et parfois un premier espace de parole. Elle profite aussi à la fondatrice, qui construit un récit crédible autour d’un engagement durable. Mais elle profite enfin aux partenaires qui s’y associent, car ils gagnent en image de solidarité. C’est l’un des ressorts classiques du financement associatif en France : l’émotion ouvre la porte, puis l’organisation doit prouver qu’elle tient la distance.

Une réussite admirée, mais pas sans débat

Le portrait a tout d’une histoire de dépassement de soi. Pourtant, l’Everest n’est pas seulement un décor de légende. C’est aussi un espace soumis à de fortes tensions : afflux de grimpeurs, déchets, risques liés à la fréquentation et pression sur les écosystèmes de haute montagne. L’UNESCO souligne que le parc de Sagarmatha doit encore réduire l’impact du tourisme et mieux limiter la pollution environnementale.

Le sujet n’est pas secondaire. Le succès de l’alpinisme sur l’Everest nourrit une économie locale, avec des emplois pour les guides, les porteurs, les agences et les villages de la région. Mais il accroît aussi les nuisances et la dépendance au tourisme d’expédition. Autrement dit, le sommet fait vivre des familles tout en fragilisant un territoire.

C’est là qu’une voix critique s’impose. Des observateurs et des acteurs de la montagne rappellent que l’Everest est devenu un lieu très commercialisé, avec des problèmes de surfréquentation et de sécurité. En mai 2025, les autorités népalaises ont d’ailleurs réaffirmé leur volonté de mieux protéger les Himalayas, en liant sécurité des grimpeurs et protection de l’environnement. Le débat est donc double : célébrer l’exploit, oui, mais sans oublier ce qu’il coûte au massif qui le rend possible.

Cette tension change aussi la lecture du parcours de Constance Schaerer. Pour elle, l’alpinisme n’est pas présenté comme une fin en soi. Il est le support d’un projet familial et associatif. C’est ce qui la distingue d’un simple récit de performance. Mais cela n’efface pas la question plus large : comment raconter un exploit en montagne sans célébrer aveuglément un modèle d’expédition qui abîme aussi son terrain de jeu ?

Ce qu’il faut surveiller

La suite se joue sur deux fronts. D’abord, la trajectoire de l’association 7 Sommets contre la maladie, qui devra montrer sa capacité à durer au-delà du seul coup de projecteur. Ensuite, la poursuite du projet alpin de sa fondatrice, qui vise les sept sommets. Après l’Everest, il lui reste encore trois continents à franchir pour boucler son tour des plus hauts points du globe.

Le vrai test commence souvent après l’image forte. C’est là que se mesure la solidité d’un engagement : dans la régularité des actions, le suivi des familles, les financements trouvés et la capacité à rester utile sans se dissoudre dans la médiatisation. Pour cette histoire, c’est moins le sommet qui compte désormais que ce qu’elle permet de construire en dessous.

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