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ÉCONOMIE & SOCIéTé

RN travail mérite : derrière le discours pro-salariés, un virage vers les patrons et la discipline sociale

Au 1er mai, le RN a mis en avant le travail, les salaires et le mérite pour élargir son audience. Mais ce repositionnement rassure le patronat autant qu’il inquiète les syndicats.

RN travail mérite

Pourquoi le Rassemblement national insiste-t-il autant sur le travail, les salaires et le mérite ? Parce qu’au moment où le parti veut rassurer les électeurs inquiets du pouvoir d’achat et du chômage, il cherche aussi à convaincre les entreprises qu’il n’est pas un parti de rupture économique.

Un 1er mai transformé en démonstration de crédibilité

Le rendez-vous du 1er mai n’est plus seulement un marqueur militant pour le RN. C’est devenu une vitrine politique. À Mâcon, le parti a réuni plusieurs milliers de sympathisants autour de Marine Le Pen et Jordan Bardella, avec un message très net : la « France du travail » d’abord, et moins de place pour le discours social classique de l’extrême droite.

Ce choix n’est pas anodin. Dans le code du travail, le 1er mai reste un jour férié et chômé, avec une protection particulière pour les salariés amenés à travailler ce jour-là selon le Code du travail. C’est donc une date très symbolique pour parler du monde salarié. Le RN l’a compris depuis longtemps. Mais cette année-là, il a voulu aller plus loin : ne plus seulement parler aux abstentionnistes ou aux ouvriers, mais aussi au patronat et aux classes moyennes qui demandent de la stabilité.

Marine Le Pen a assumé cette ligne. Elle a expliqué que le parti devait « adapter » son projet à la situation économique et budgétaire. Autrement dit : montrer qu’il peut gouverner sans donner l’image d’un mouvement seulement protestataire. Jordan Bardella a, lui, insisté sur « le travail qui paie » et la « société du mérite ». Le vocabulaire est simple. Le signal politique l’est aussi : le RN veut apparaître comme un parti pro-travail, pro-activité, pro-récompense de l’effort.

Pourquoi le RN parle maintenant aux patrons autant qu’aux salariés

Ce glissement répond à une stratégie claire. Le parti cherche à élargir sa base au-delà de son électorat traditionnel. Il sait que pour franchir un cap national, il ne suffit plus de capter la colère. Il faut aussi rassurer sur les finances publiques, l’entreprise, et la gestion de l’État. C’est ce que dit son propre livret économique : il promet de « rebâtir une économie de production », de « protéger les entreprises et les travailleurs » et de remettre de l’ordre dans la dépense publique dans le document économique du RN.

Cette orientation bénéficie d’abord au RN lui-même. Elle sert sa crédibilité, surtout auprès des électeurs qui hésitent entre colère sociale et prudence économique. Elle peut aussi parler à certains indépendants, commerçants, artisans et chefs de petites entreprises, qui se sentent étranglés par les charges, les normes ou l’inflation. En revanche, elle inquiète une partie du monde syndical, qui voit dans ce discours une manière de recycler le langage du travail sans changer les rapports de force.

Les organisations syndicales rappellent de leur côté que le 1er mai est d’abord une journée de lutte des travailleurs et des travailleuses, pas une scène pour promouvoir une « France du mérite » débarrassée des revendications collectives. La CGT insiste sur l’unité syndicale face aux « forces réactionnaires », qu’elle place dans le même bloc que le gouvernement et l’extrême droite dans son communiqué du 1er mai 2024. Solidaires va dans le même sens : le syndicat décrit le 1er mai comme une journée de lutte contre l’austérité, pour les salaires et contre les attaques sur le Code du travail dans son appel national.

« Assistanat », mérite et faux air de rupture

Le mot « assistanat » dit beaucoup de cette inflexion. Dans la bouche de Marine Le Pen, il sert à pointer une société supposée trop complaisante avec l’aide publique. Le message parle à une partie de l’électorat populaire qui estime travailler beaucoup sans voir ses efforts récompensés. Il parle aussi à ceux qui veulent réduire les dépenses sociales. Mais il pose un problème politique majeur : il déplace le débat du partage des richesses vers la mise en accusation des plus fragiles.

Concrètement, ce type de discours oppose deux France. D’un côté, ceux qui « travaillent », entreprennent ou paient. De l’autre, ceux qui dépendraient trop des aides. Cette grille de lecture est efficace électoralement, car elle simplifie tout. Elle permet de faire oublier une réalité plus brute : beaucoup de salariés pauvres travaillent déjà, souvent à temps partiel ou dans des secteurs sous tension. Beaucoup de familles dépendent aussi de prestations parce que les salaires restent trop bas pour vivre dignement.

C’est là que la contradiction devient visible. Le RN se présente comme le parti du travail, mais ses adversaires rappellent qu’il n’est pas forcément le parti des travailleurs. La Confédération paysanne défend, elle, une autre lecture : revaloriser le travail passe par une meilleure répartition de la valeur, pas par la seule stigmatisation des aides dans son appel du 1er mai. Solidaires va plus loin encore et accuse l’extrême droite de gouverner au service des puissants tout en parlant au nom du peuple dans son analyse du RN et de ses votes.

Ce que ce virage change pour les prochains mois

Ce positionnement dit quelque chose de la séquence politique. Le RN veut apparaître prêt à gouverner, pas seulement à dénoncer. Il mise sur un double registre : d’un côté, les thèmes identitaires et sécuritaires ; de l’autre, un discours de gestion, presque comptable, sur l’économie. Ce mélange peut séduire des électeurs différents. Il peut aussi créer des tensions internes entre l’aile la plus sociale et celle qui veut parler aux entrepreneurs.

Il faudra donc surveiller la suite. Si le parti maintient ce cap, la question sera simple : quelles mesures concrètes accepte-t-il vraiment de porter sur les impôts de production, les salaires, la dépense publique ou les droits sociaux ? Les grandes entreprises, elles, espèrent surtout de la visibilité et moins de contraintes. Les salariés, eux, attendent des hausses de pouvoir d’achat, des services publics solides et des protections concrètes. Entre ces deux attentes, le RN essaie de tenir une ligne étroite. C’est tout l’enjeu de sa mue.

Le prochain test sera politique autant que symbolique : voir si ce discours de sérieux économique résiste à la campagne, aux critiques syndicales et aux soupçons sur sa cohérence avec un programme qui reste, au fond, très marqué par les priorités nationales et la volonté de trier les bénéficiaires de la solidarité.

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