Sans pesticides, la ferme d’Estrées-Mons prouve qu’on peut tenir les rendements, mais pas toujours les débouchés
À Estrées-Mons, une ferme expérimentale teste depuis 2012 des grandes cultures sans pesticides. Les rendements restent solides, mais très variables, et la commercialisation bloque encore sur les critères industriels.

Peut-on produire du blé, des betteraves ou des pommes de terre sans pesticides, sans faire exploser les coûts ni les risques ? La réponse n’est ni un oui franc ni un non définitif. En Picardie, une ferme expérimentale montre qu’il existe une voie technique. Mais elle reste fragile, irrégulière et difficile à vendre.
Un laboratoire à ciel ouvert dans le nord de la France
Le décor est particulier. À Estrées-Mons, dans les Hauts-de-France, des équipes de recherche travaillent sur un ancien site militaire devenu plateforme agroenvironnementale. Le lieu sert à tester des systèmes de grandes cultures à l’échelle d’une exploitation, avec du blé, du colza, de la betterave et de la pomme de terre. Le projet Rés0Pest, lancé en 2012, rassemble neuf sites expérimentaux et vise des systèmes de culture sans pesticides, tout en conservant les engrais de synthèse.
Ce point est essentiel. Il ne s’agit pas d’agriculture biologique. Les chercheurs gardent les apports azotés minéraux. Leur objectif est plus étroit, mais plus parlant pour l’agriculture conventionnelle : montrer qu’on peut réduire fortement les intrants phytosanitaires sans changer tout le modèle de production. C’est aussi ce qui rend l’essai intéressant pour les pouvoirs publics, qui cherchent depuis des années à concilier rendement, souveraineté alimentaire et baisse de l’usage des pesticides.
Comment produire sans traiter
Le cœur du dispositif repose sur plusieurs leviers. D’abord, le choix variétal, avec des graines plus tolérantes aux maladies et aux ravageurs. Ensuite, la mécanique, avec le désherbage par outils agricoles plutôt que par herbicides. Enfin, l’agronomie de précision, en jouant sur les dates de semis et la rotation des cultures. Le blé, par exemple, est semé après la mi-novembre pour limiter la pression des vulpins, une adventice très présente dans les champs.
La ferme mise aussi sur la biodiversité fonctionnelle. Des bandes fleuries bordent les parcelles. Elles ne sont pas là pour décorer. Elles attirent des insectes utiles, comme les coccinelles et les syrphes, qui aident à contenir certains ravageurs. Cette logique correspond à la direction prise par les politiques publiques françaises et européennes, qui encouragent les alternatives et la réduction des risques liés aux produits phytopharmaceutiques.
Le message politique est clair : la baisse des pesticides ne passe pas par une seule solution miracle. Elle repose sur un empilement de protections. Il faut une variété adaptée, une date de semis bien choisie, des rotations cohérentes et des passages mécaniques. C’est ce qui explique aussi pourquoi ce type de système demande beaucoup de savoir-faire, de suivi et de main-d’œuvre. Ce n’est pas seulement une question de remplacer un produit par un autre. C’est un changement d’organisation complet.
Des rendements corrects, mais très instables
Sur le plan agronomique, le bilan est meilleur que prévu. Sur douze années d’expérimentation, les rendements moyens annuels atteignent 80 à 85 % de ceux de l’agriculture conventionnelle. Dans certaines campagnes, les performances sont même supérieures. En 2022, le colza a ainsi fait mieux que dans des systèmes classiques. Mais cette réussite ponctuelle cache une faiblesse majeure : la très forte variabilité d’une année sur l’autre.
Cette instabilité change tout pour un exploitant. Un agriculteur ne raisonne pas seulement en moyenne sur dix ans. Il doit payer ses charges chaque saison, honorer ses contrats et sécuriser son revenu. Or un système qui alterne très bonne année et année médiocre reste difficile à piloter. Le cas des haricots verts l’illustre bien : selon les années, le rendement peut varier de 5 à 17 tonnes par hectare. Autrement dit, la technique peut tenir. Mais l’économie, elle, reste nerveuse.
Les chercheurs ont aussi regardé la rentabilité. Dans le réseau Rés0Pest, en tenant compte du matériel, de la main-d’œuvre et de l’absence de dépenses en pesticides, les revenus simulés vont d’un à plus de trois SMIC mensuels selon les cas. Le résultat prouve qu’un système sans pesticides peut être économiquement viable dans certaines configurations. Mais il montre aussi une forte dispersion, liée aux cultures, aux sols, au climat et au niveau d’organisation de chaque ferme.
Le vrai verrou : vendre ce qui sort des champs
Le principal obstacle n’est pas toujours le champ. C’est l’aval. Les circuits industriels réclament des volumes homogènes, calibrés et réguliers. Les produits issus de systèmes sans pesticides ne rentrent pas toujours dans ces normes. Les haricots verts de l’exploitation ne trouvent pas preneur auprès d’un industriel voisin, car ils ne correspondent pas au cahier des charges. Même logique pour les pommes de terre : taille et couleur doivent être uniformes pour intégrer certains débouchés de transformation.
Ce point explique pourquoi la transition ne se joue pas seulement chez les agriculteurs. Les grands acheteurs ont, eux aussi, un pouvoir décisif. Quand un transformateur impose des standards très serrés, il peut sécuriser sa production industrielle. Mais il ferme la porte à des lots plus divers, même s’ils ont été produits avec moins d’intrants. Les petites exploitations ou les fermes en transition sont alors les premières pénalisées, car elles ont moins de marge pour absorber ces exigences.
À l’échelle du pays, l’enjeu reste pourtant central. La France s’est dotée d’une stratégie Écophyto 2030 pour réduire l’utilisation et les risques liés aux pesticides, dans le cadre du droit européen sur l’usage durable des pesticides. Le problème est pratique autant que politique : comment faire évoluer les systèmes de production sans fragiliser le revenu agricole ni dépendre d’industries qui exigent des produits standardisés ?
Entre prouesse scientifique et limite industrielle
Le débat oppose en réalité deux intérêts légitimes. D’un côté, la recherche publique montre qu’une réduction forte des pesticides est possible, avec des outils déjà connus : sélection variétale, mécanique, rotation, biodiversité. De l’autre, les filières rappellent qu’un système agricole doit livrer des volumes réguliers, à coût maîtrisé, sur des marchés très compétitifs. Le premier intérêt bénéficie à l’environnement, à la santé des riverains et à la sobriété en intrants. Le second protège la stabilité des approvisionnements et les marges des transformateurs.
Le point de tension est là : un système sans pesticides peut fonctionner techniquement, mais il demande plus de pilotage, plus d’acceptation du risque et des débouchés capables d’absorber des produits moins uniformes. Sans cela, le modèle reste cantonné à des fermes expérimentales ou à quelques exploitations capables d’encaisser l’aléa. C’est tout l’enjeu des prochaines étapes : construire des filières qui valorisent cette production, au lieu de ne juger les récoltes qu’à la taille, à la forme ou au calibrage.
L’horizon est donc double. Sur le terrain, il faudra suivre les résultats des prochains cycles culturaux, car la météo peut changer brutalement les performances. Dans les filières, il faudra observer si davantage d’acheteurs adaptent leurs cahiers des charges. C’est là que se jouera la sortie du laboratoire : non plus seulement produire sans pesticides, mais réussir à vendre sans revenir à la case départ.



